Sex, Foot, Thunder

[Écriture à gages : commande pour radio. J’exécute. Sex Foot Thunder (fichier son).]

Avant de manger les pissenlits, par la racine, carrée comme leurs pieds bancals, sur le banc relégués, mauvaise division, les joueurs remplaçants rongent leur frein et freinent leurs songes, se défont d’illusions qu’on dirait perdues, prennent l’air et les songes, écoutent les messages des mésanges porteuses de nuées, la pluie, mauvais, l’arbitre, huées, les projos grillés, les mauvais anges font et défont des lacets, se délassent en secret, se réjouissent de ne pas encaisser, de coups, de mauvais coups, de méfaits, les infâmes toujours sur le métier, cent fois fait le méfait, dernière reprise mal raccomodée ; les substituts se procurent autant que faire se peut des sensations de balle, des ballons d’opium, des bouffées de peuple, cris holà hara haro baudets, ballots, des boulets dégommés pour effacer la marque, des gommes et des robes grillées, l’addition est vite faite, marquée, remarquer, noblesse de sang et pas de robe, ni de saillie ni des champs, mauvais rats, gueules en biais, les remplacés sourient, ils l’ont belle la clef, des champs encore avant de rempiler, faire et refaire lacets, collet monté la noblesse sur le champ, de navets, pas d’honneur, le terrain c’est là que gambadent les vrais, onze étalons dont un qui piaffe dans sa stalle, onze pas un regard de biais, pas relégués pourtant relégables, un oeil sur la marque, eux le menton haut, divin marquis démarqués avant de la mettre au fond, coup de collier comme coup de fouet, toute la dialectique béante de la boule puante, de la balle passante, du petit pont aux environs d’Avignon, le pape, en quelle division ?

Avant de calancher, les tacleurs piaffant renaclent et reniflent, parsèment le gazon de luzernes mucus, grimacent à l’envi et désirent alambic, un bon coup de gnôle avant de se faire encore tordre, rincer, essorer, rhétorique du bar, bar, deux fois la syllable du guerrier, l’assaut sur le central, un dernier coup avant que d’être rond, ce rond de cuir qui jamais ne voit un burlingue, patchwork cogné trempé brossé lancé, dans les rets les filets, filous ; hilotes au petit quotient, restes dans l’opération, laissés pour compter, fantassins démobilisés toujours possiblement mobiles, sans raison ni colère, accrochés en grappe mûre sur leur gradin, réservistes ready-made for the gadin, ils ont l’arme au pied, la gachette sensible, se veulent spadassins, assassins à l’agachon.

Mitan. Voilà l’instant où tous se croisent s’échangent se toisent se changent, voilà l’exode limité, les transfuges décampent, on fera transfusion, les doublures se pressent, on convoque banc et arrières, les seigneurs les vassaux les sanguins, les petits barons et les grands capitaines, on choisit à l’encan, l’instant de faire gloire, brûler au front, marquer au fond : on fait le tri, liste des profusions.

Passe un instant, destin semblable, morne horizon, score fautes cris joie rage : le désert, plus tard, plus tard. Les seconds couteaux ruminent et nourissent leur singe.

Les trois sorcières macbethiennes toutes de noir chaussées sifflent brutalement une trille tonnerre ; fin de règne, doux princes.

Notre Mouvement (Éluard)

Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses
Le jour est paresseux mais la nuit est active
Un bol d’air à midi la nuit le filtre et l’use
La nuit ne laisse pas de poussière sur nous

Mais cet écho qui roule tout le long du jour
Cet écho hors du temps d’angoisse ou de caresses
Cet enchaînement brut des mondes insipides
Et des mondes sensibles son soleil est double

Sommes-nous près ou loin de notre conscience
Où sont nos bornes nos racines notre but

Le long plaisir pourtant de nos métamorphoses
Squelettes s’animant dans les murs pourrissants
Les rendez-vous donnés aux formes insensées
À la chair ingénieuse aux aveugles voyants

Les rendez-vous donnés par la face au profil
Par la souffrance à la santé par la lumière
À la forêt par la montagne à la vallée
Par la mine à la fleur par la perle au soleil

Nous sommes corps à corps nous sommes terre à terre
Nous naissons de partout nous sommes sans limites

in Le dur désir de durer, 1946, Œuvres complètes t.II © Gallimard, La Pléiade, p.83

Écrits par contumace—1

Écrits par contumace, dire la peine commuée, imbuer les mots à venir de sursis digressé, de la coupe à la lèvre, nue, chaque mot de la sentence ; rétif chétif captif, contumacious, héraut in absentia, le corps délicteux s’est délité, le corps du délit s’est abscondé, invisible corps non réclamé. Le corps non réclamé tourne autour du désir qui ne peut se connaitre, l’étoile double du voulu dévoilé, la quatrième lune dans l’ombre de Titan. Le corps qui sent, parce que le corps pourrit, parce que croupir c’est pourrir un peu, s’extasier, sortir de la tripe avec les forceps du dedans. Sous l’oeil tranché de l’inquisition, le chien de ces villes jappe aux étoiles absentes (Argos c’est moi, Argos, Argos, chien d’Ulysse, qui tresse ton collier, qui trisse ta laisse, qui laisses-tu dresser ?) : chaque phrase refaite rephasée, triphasée, survoltée.

On peut chanter le corps éclectique, l’intermittence au mitan du temps, au temps pour nous, pourtant, pour autant que le vent nous laisse, le moment de la disparition sans qu’e s’en mêle, chanter avec l’organe qui part, qui grossit, qui gonfle et se répand, l’organe surchargé d’humeur maline, l’intermittence du malin qui ressurgit au sein qui jamais ne se voue, ni ne s’avoue, ni ne savoure, le sein tiraillé entre l’être mère et ne l’être plus, l’être de l’alarme c’est lettre amère ; on peut chanter, être c’est barder, larder, être barde débordé, aède entre mi-temps, homère morte, on chante et on n’entend jamais la lumière des étoiles en retour de soprano, on est portée à crier le Mi, à tendre les-chelles, ma belle, froide comme la lumière descendue à la pause de la diva, la tirade non finie n’a que points de suspension.

Solo moderato.

On chante le corps des déclics, le corps engrenages des roues crantées, des crans d’arrêt, on cliquète et on halète, le dernier stop où l’on s’halète s’appelle terminus, un minable dernier arrêt pour perdre son latin et rentrer en silence, faire voeu c’est dévoyer, perdre la voix, avoyeller ; celui qui chante, qui l’a fait chanter ? Le chien à voyelles—il chante à perdre aveugle pour entrer dans les histoires, pour toutes ses liasses de chants ; je me surprends catamite d’Ulysse, compagnon découché, mon corps qu’il te serve tant que tu navigues, je n’y tiens plus, et au bout de la laisse Argos, coulant, pris au noeud du jeu, je me méprends je me répends.

Suffoquer c’est faire grand’voile.

Enchanté, cors psychédéliques, Roland furieux au passage du premier col, par vaux et par ronces, souffle qui fait lame déjà quand on voit la lumière — mais je sais moi le nom de la dernière étoile du matin qui s’est éteinte à trente cinq années de la lumière, mais je sais moi le nom de la constellation froide, je sais le nom des cendres, le noms des disparus, je dis l’écorce de mes chaînes, je pèle le liège sur torse, retors je sais moi je sais je sais je sais que je sue que je pue ; je sens la mort revanche et je suis revenu, celui qui revient c’est celui qui témoigne, être lettre poésie c’est barder de son lard le vide de son ventre. Le ventre, la boîte à souffle éjecte celui qui témoigne, avant le sein, avant le laid, avant la lettre, avant l’étoile, avant de savoir le nom d’avant, avant d’être gonflé des humeurs du matin, des humeurs inexpulsables qui te font un autre passager, pas voulu, un souvenir des cendres d’Ukraine, un souvenir des feux de l’atome, un souvenir des étoiles captives qu’on a laissé s’enfuir ; les sept cent quatre-vingt mille sacrifiés au silence de Pripyat.

Solo cantanausée.

Ne chanter liturgique, dire la messe en latin, avec des ailes d’Angelus, des ailes de matin, mots mâtinés d’azur, de suffocante gloire, de pieuses exultations. Ne chanter liturgique, ne pas chanter en chair, mais hurler dans l’abside, dans l’acide imbibé. Ne pas chanter le corps débiné, de quoi il s’agite, sa stase perturbée, les attractions étranges en faisceaux, dire c’est miner, c’est saper, le tailleur corse dans le souvenir infime de la fibre infirme, la voix sans corps de l’infirmier, l’ite missa est ou ego irae ?

Mille Mo(r)ts — 1

Ainsi, il existe un proverbe grec qui laisse à croire que ce qu’on fait le premier jour de l’année est ce qu’on fera toute l’année. Ce que disent les grecs de l’écriture ne peut jamais être tout à fait écarté. Les héritiers dépenaillés de la plus grande tradition homérique n’ont-ils pas, quelque part au creux d’une ride, à la base d’un cheveu, dans le frémissement de la lèvre à l’instant d’inhaler, quelque survivance troyenne, quelle malice ulyssienne ? J’espère leur poésie immanente, larvée, suintant des pores mêmes de leur langue, pour avoir perdu toute illusion sur leurs individualités. Il me plait de penser que quelque chose l’habite, d’être si ancienne et toujours là, d’avoir pris tant de visages, byzantine, turque, pêcheur et plaisance, armée et armateur, spartiate et cycladique.

Intéressante considération, si seulement la magie automatique d’une telle croyance pouvait infuser mes jours à venir de sa saveur naïve, je ne saurais m’en plaindre. Ici, juste trop de sens matérialiste pour céder à de telles sirènes. Pour autant, c’est avec l’espoir d’une telle habitude, développée sur les ruines de tellement d’échecs, de tant de carnets vides et de pages blanches, de fichiers piteux et de griffonages sans futur que j’entreprends la première entrée de ce journal. Litanie contrainte.

Qu’il soit journal, je m’en moque. L’important de l’exercice, c’est sa régularité rassurante, sa permanence, sa récurrence.

Commencer par des dates, pour s’accrocher dans un temps, pour se cramponner à l’écueil des jours dont passe l’écume, dont trépassent les gens, mes gens ; dire l’hic et le nunc, annoncer, dénoncer à la limite ce qui ne fait plus sens à l’instant même de l’énoncé, car la date qu’est-ce, à tout prendre des chiffres, même pas chiffrée elle se donne, dans toute la banalité triviale d’un jour ; heureusement qu’il est plus de midi, je peux me rejouir qu’au milieu du Pacifique on soit déjà vendredi, ou presque, rendu à la vie sauvage de la ligne de passage du temps. Hier, demain, tout ça, des fadaises, des béquilles ; mais des falaises, aussi, des esquilles, des échardes du temps dans la peau de mes joues, des plis du maintenant sous mes yeux habitués. Vu et revu, le temps, la carcasse, les hommes, le grand spectre d’autan et le vent mauvais, tous les stigmates faciles pour faire chronologie, pour revenir aux grecs, mais les plus anciens, Chronos pris du saturnisme, un passé plombé pour un silence d’or, glouton de marmaille, ingurgiterejetons. Donc le premier de janvier, c’est dit et pas à dire, c’est insignifiant et pourtant ça veut dire, ça s’écrie et c’est bien ce qu’on veut faire, on voudrait s’écrier et relier, écrire et relire, raturer souvent, effacer jamais. La trace du cri sur la neige du temps, l’empreinte du jamais balayé par le dit.

Je me souviens de Maria effrayée par tout et par n’importe quoi, la peur de rien de semblable, même la vibration de la bécane et de ses cent-vingt cinq centimètres cubes, à peine de quoi distribuer quelques lettres et même pas un néant, un destrier de postier sub-urbain, une monture de pape de boulevard, d’empereur des traverses. Je me souviens qu’elle tremblait, surtout à l’instant de s’arrêter, même pas au virage, même pas la chicane ou l’écart ou l’erreur, mais la décélération qui peut-être est le moment vrai du voyage, l’instant où la vitesse se perd, se dilapide, s’évapore, l’instant de la cinétique négative et du retour du temps, pas de la date, pas encore, juste de la seconde, de la minute, et de l’heure bientôt, des heures lourdes comme des ancres dans le temps inversé au moment de couper les gaz, de mettre pied à terre, de toucher à nouveau le rivage, ce n’est pas Ithaque, ça n’a jamais été Ithaque, c’est la rue Cavaignac, c’est la voie du général massacreur, c’est l’accès à la caserne ; elle décélérant comme tous nos deux corps laissant la vitesse filer en dehors de nous, l’énergie de la vitesse transformée en chaleur de plaquette de frein, en bruit strident du métal sur métal sur métal sur route, un soupçon de caoutchouc, de gomme, efface la route, la trace de la vitesse sur la route, je la sens qui s’écrase un peu contre moi comme j’écrase la pédale et tout vibre, un instant, puis tout tremble, plus longtemps, tout tremble au retour du temps et à la mort des gaz, tout tremble depuis les genoux de Maria qui ne sait même pas qu’elle a peur, elle prise tout entière dans le fantasme du temps qui revient, ce temps passionnant qu’elle ne quitte plus. Il n’y a pas de date parce qu’il n’y en a pas besoin. Le moteur est chaud, pas beaucoup, il cliquète. Une infime goutte d’huile souille le bitume d’un vulgaire soleil noir.

Avec les souvenirs on tisse des attrape-rêves, l’important c’est le tissage et non l’attrapage, on attrape jamais rien vraiment, que du brouillard parfois et la grippe, on prend en grippe ces idées-là, noires grises roses troublant, traces diaphanes des désirs assouvis qui laissent à la bouche l’amertume des envies, l’écume des rêves c’est le filet de bave sur le coussin. Prendre les chemins de traversin, revenir au temps foetal, refaire le temps dans monde, dans moi, dans moi l’immonde la trace de temps la carte de tendre l’attente en gare le monde attend je m’égare.

L’atlas de mes deuils a trop de nords.

Mille mots pour mille morts, jauge du présent. Les routes se décroisent et les rimes se défont, le retour du présent est le sommeil d’Ulysse, ou le rite d’Œdipe, le tragique retour, pied à terre, capitulation souhaitable que je me prophétise avec plaisir.

Rien n’est plus déréglable qu’une boussole.

Le sextant, l’astrolabe, les longues-vues que j’use à mes yeux délassés pour chercher un après. Tisser tisser, sur le métier bien sûr on remettra l’ouvrage, pour faire tapisserie et attendre l’Ulysse, dans son sommeil de plomb, sous son soleil de graisse.

Le raccourci m’épuise de ne pas le trouver.

Les conteurs, à zéro. Morne conclusion à l’instant de finir.

Maraud

Permettez que je vous livre Bataille. 

Ce qu’il regarde, ce qu’il observe au plus près du poil, au plus velu du regard, on le nomme de bien des façons, on le qualifie, on l’épithète même à l’occasion ; l’animal dans sa caisse, claquemuré dans son verre securit, ne bouge ni ne frémit, ne tremble ni ne moufte : il est l’image faunique de la mort béatifiée, il est le Saint-Gobain du musée d’Histoire Naturelle, en gloire, médiocre mais adulé. Gueule légèrement entrouverte, rigidifié à tout jamais dans un mouvement qu’il n’effectua peut-être pas, une conformation anatomique qui n’existe que dans l’esprit du taxidermiste qui choisit pour lui sa posture dernière, il suinte la paille et l’arsenic, la suture subtile et l’œil derrière la loupe, il est ce mouvement pour quatre cent cinquante trois mille et sept cent douze visiteurs avant lui, le cou tourné vers la droite, les pattes chacune tordue dans un simulacre de nage aquatique, mais le tout à pied sec, sans une once d’humidité, comme en témoigne l’antique hygromètre incorporé à la base du parallélépipède du palmipède, cubique bien que sa longueur excède par deux fois au moins sa largeur, ce qui le place en dehors de la gracieuse proportion du nombre d’or.

L’hygromètre ne varie pas, même quand l’oeil s’attarde longtemps à le fixer, ce qui n’est pas ce que l’œil fait en premier, rendu devant ce trophée des expéditions légendaires quoique naturalistes du XIXème siècle colonisant, il est immuable, on peut voir les infimes variations tracées des heures qui précèdent, dans un braquet de six jours exactement, une ligne sinon parfaitement uniforme sur papier millimétré, un sismographe de l’invariabilité humide en milieu trépassé. L’hygromètre varie peu parce que la mort ne mouille pas. Le nombre d’or qui n’est pas respecté, qui n’a pas été respecté dans la construction du sarcophage exhibant, qui n’a peut-être jamais été présent à l’esprit de celui ou celle ou ceux qui construisirent le parallélépipède du palmipède, était pourtant connu des Grecs, à ce que dit la légende, usité en son temps et encore de nos jours pour la construction des volumes et l’installation des volutes, depuis le fabuleux temple de Salomon dont on se plaît à croire, dans les diverses coteries maçonniques qui accordent un crédit tout particulier à la mise en oeuvre des mythèmes pré-christianiques, anté-Jésus pourrait-on dire, afin d’assoir leur crédibilité ésotérique dans l’esprit avide de l’impétrant, il vient et il veut, l’humilité s’impose à quiconque impêtre, même pour un recours en grâce ou surtout peut-on dire, quand l’impétrant évite de s’empêtrer, se dépêtre, se dépatouille, ne cafouille, ne bafouille, ne rumine, ni coup tordu ni coup vache, direct à l’estomac, l’un des estomacs où tournoie, macère et fermente la mâchée de l’herbivore, sassée, ressassée jusqu’à plus soif comme l’humble impétrant non empêtré qui attend avant d’atteindre, qui aspire avant d’expirer, qui se place en seuil de la porte à faux avant que la faux ne le fauche, et la camarde occit, et la faucheuse prélève.

Ce nombre qui s’écrit d’une singulière lettre grecque, qu’on lit Phi, mathématiquement la moitié de l’addition de la racine carrée de cinq plus un, nombre irrationnel bien que descriptible, au contraire de Pi qui n’est solution d’aucune équation, qui n’est que le nom propre de lui-même, qui est son nom avant d’être nombre, qui est nombre indénombré, qui est légion de ses décimales plus longues qu’un univers, être nombre indénombré c’est porter en soi, dans un repli de soi, dans un secret de soi presque tous autres nombres énonçables ; le nombre d’or se ramène à une grossière approximation de deux virgule sept cent trente six si l’on s’en tient, comme le commande l’usage courant, aux sacro-saintes trois décimales suivant la virgule. Au contraire du volume de gaz inerte emplissant le cénotaphe transparent qui, bien que parfaitement traversé par la lumière, arrête éminemment le regard, mélange d’air et d’azote, dont les propriétés isotoniques assurent une préservation accrue des éléments biologiques qui viendraient à être soumis à son action non corrosive, l’œil peut varier en humidité et se couvrir même d’un fin voile liquide, faire l’expérience ordinaire d’une marée saline qui viendrait se condenser en un ressac trivial au creux de la paupière inférieure avant de se déverser en un surjet aqueux, expansion sans fard d’une humeur excédentaire, dont on attribue communément la cause à un sentiment, mais qui peut tout à fait s’originer en un contact indésirable avec un corps étranger, alors qu’un sentiment peut lui être du à l’éloignement d’un corps, étranger rarement, désirable souvent. L’œil s’arrête souvent là où la mort fait immobile, il est incrédule au seuil de ce qui ne bouge plus, il est incroyant à l’heure du non-pas, il est impétrant au vestibule des rigueurs cadavériques, il fouille et il fouit, fouir c’est mettre sa gueule dedans, fureter avec la rage dernière de l’animal captif, la rage de celui qui se sait promis au devenir léniniste d’une contradiction figée, qui refuse l’année 1923 et ses prochains trente quatre million cinq cent quatre-vingt douze mille et deux cent trente sept visiteurs, soit presque le double d’yeux humides ou non, soit presque le double de jambes, de bois rarement, devant un seul cercueil, de verre simplement, la rage de fouir à l’instant d’être pris et de se voir stalinien en 1953, voué à l’infrémissement de la moustache qui gouverna plus de la moitié du monde, voué aux errances lacrymales de plus de visiteurs encore, yeux humectés mesurés à l’hygromètre sismographe des terreurs languissantes, des mouvements telluriques quand chutent les tyrans, l’oeil de celui qui regarde contient la beauté de la mort de celui qui ne bouge plus, qui n’a jamais été beau, qui est fait beau d’autant ne plus bouger.

Et comme il lit son nom d’Ornithorhynchus anatinus, il songe absent à un de ses autres noms, un parmi les sept cents mille noms de Dieu peut-être, Platypus, pied-plat, faux nom latin pourtant anglais, tout traversé de grec, tout transpirant hellène, transparent pour l’oeil qui le lit voyant le grec qui sourd à ses lettres, ce grec qu’il n’entend pas, mais pas sur la plaque de cuivre du parallélépipède du palmipède, sur la plaque trop sensible de sa mémoire, et il pense à Œdipe, il revoit Œdipe-roi, il revoit les couronnes, et il revoit la mer, θάλασσα, thalassa, et la mère, θανατά, thanata, dans le cercueil même pas de verre, peut-être dix-neuf ou vingt-trois visiteurs avant lui, il connait la marée saline, il est saturé, submergé encore de l’humeur aqueuse qui s’immisce, il n’a pas suturé, il est pris du sentiment devant le corps trop présent voué à être absent, rendu à l’Étranger, aux premiers mots, et il revoit la couronne, wreath, il se défait de l’e de l’œil pour sa langue d’oil, sa seule langue non morte, voilà qu’une lettre tombe pour que reste sa rage, wrath.

Gone stokers

Their jackets inevitably sag a little. However freshly washed, they usually carry with them an agedness air the profane eye struggles to fathom.

The left pocket sometimes shows a sort of white mark, where the coarse linen bears prints of scuffing; it is a sign that the owner of the jacket is right-handed, for many of them just let their idle hand rest on their side when not in use. Left hands are often idle. Work is long gone; one can always grab a glass with one hand. On a closer look, one can make out four distinct pale blobs: as so many knuckles weighing at the bottom of the pocket, counterweights to a sinking decline.

On both shoulders the marks are alike; one might think they were produced by the habit of carrying heavy loads, the stigmata of a barely ergonomic kitbag lugged around for decades. Ships don’t sail anymore; the only fog horn blowing in the mist is the one of the ferry casting off to Corsica. Longshoremen drive machines, and sailors don’t possess any bag. If the cloth is worn-out on each side of the collar, the rain takes all the blame. The water soaked and took away the color of the jacket; only it never rains in Marseille, and whenever it does, people stay inside, for the rain never lasts. After a life of brief rain showers, the garment and the face of its wearer share a common wanness.