(…)

Les assassins de la surprise seront pendus, à nos lèvres s’il le faut.

Sous l’ongle

J’ai sous l’ongle du majeur un peu de la terre brune de Cuttoli-Corticchiato. En regardant de très près, je distingue parfois de la roche, du gypse sûrement, ou quelque vague calcaire, arrivé là porté par l’érosion du petit pays. Le brun de la terre de Cuttoli, du village du haut, des stretti au-dessus de l’épicerie de ma grand-tante a pris la même teinte que le sang séché du cochon, qu’on m’a dit avoir pendu à l’arbre de l’entrée du village. Un long virage, des parties, jamais les mêmes, jamais selon les étés, arrachées de la route et manquantes [où ? Jamais je n’ai vu de plaques de bitume dans le maquis. Rien n’avale le bitume comme les pluies d’été, et pourtant vingt ans plus tard je ne peux me résoudre à leur disparition]. Après le long virage, l’arbre a toujours été là, n’a jamais eu de feuilles, n’a jamais fait de fruit. C’est l’arbre à cochon, me dit-on, un végétal poussé tout exprès entre les châtaigners pour y saigner les bêtes. La terre sous l’arbre après la longue boucle a toujours le même brun que celle de mon doigt.

Je ne peux couper l’ongle. Il est long et sale. Il a quinze ans et trois mois aujourd’hui. Des reflets d’or, aussi, se devinent dans le brun, dans le sombre. Des mica, peut-être, je ne connais pas plus l’un que l’autre, mica comme or des fous lui dans mon souvenir depuis les premières paillettes au flanc de Rocapina, plus loin au sud, sur un fond de sang encore frais lui. Gypse pour partager le début de gypsy, une parenté qui mérite parenthèse.

J’ai gratté la terre un matin de septembre, un dernier matin de septembre avant de rentrer. Une poignée de terre avant de partir, avant de ne jamais revenir sur les terres de sang séché.

Lire la nuit—1

Bolaño, quel maitre. En en quelques pages, une histoire qui pourrait n’être que simple, qui pourrait n’être qu’une anecdote étirée de quelques caractères, prend aux tripes et fait venir un sanglot dans l’œil, une boule opaque qui doit sentir la mélancolie et le tango, si la mélancolie ou le tango se parfument de quelques-uns de nos muscs intérieurs. La presque fin de la nouvelle  fait pleurer, quand lui, l’écrivain solitaire, est réveillé à minuit par la sonnette inattendue, et qu’elle est là, la fille de l’autre écrivain, l’autre digne et très malheureux, pas d’être écrivain ni d’être solitaire — ses photos à lui ne sont pas des photomatons refaites jour après jour, insatisfaisantes, jusqu’à en choisir une au hasard, mais des clichés assumés. L’autre qui est mort d’avoir voulu voir son fils ou le corps de son fils ou l’endroit où le corps de son fils peut-être se trouve, son fils qu’il avait laissé et nommé en référence à Kafka. Quelque chose donc se serre dans la gorge du lecteur qu’il n’attendait pas.

Lire la nuit, pour ne pas parler d’écrire, chose inopinée et très très silencieuse. Rien ne me surprend plus agréablement que l’éveil trop matinal, avant que le soleil ne se lève quelle que soit la saison, surtout si elle est froide et que rien n’invite à quitter le lit. Toujours sur la gauche de celui-ci une pile de livres attend que je m’en saisisse, victuailles laissées en vue d’une certaine fringale, au contraire de l’autre que je ne nourris pas. Le choix de la chouette.

Enclumer

J’entends ou je lis, ce matin, quelque chose de banalement commun, une expression sur le socle. Je pense, enclume—en fait je pense marteau sans maître, mais si loin qu’on croirait que le siècle l’a rouillé. Ne resterait qu’une poignée, un manche, une tête déboitée. Qui se soucie encore de statues ? Et qui érige ?

Je ne pense que mythe, je pense le faux de So(faux)cle, je pense qu’ils baisent la mère de la vérité sans même le savoir : ça crève les yeux, allez vous faire enclumer.

Bang Bang, I shout you down

Leaving your mother tongue behind, for a moment leaving its ancient gangue, taking on another gang, another pang for an old heart; a new tang, perhaps, one you’ve never sung, never smelt; a new scent then for your new scene. Old testament, indeed.

J’ai été fou

J’ai été fou de croire que j’avais un père. L’autre, piteux, il ne savait pas, pauvre fou disait-on, qu’il avait cartonné son géniteur d’un coup de bâton. Il ne l’avait donné que pour se faire battre. C’était avant de faire venir la peste sur Thèbes et de faire le malin en répondant à des questions dont il aurait eu la réponse grâce à son sourire enjôleur et sa moustache légendaire. J’ai été fou de tailler moi-même mon bâton, d’affûter quelques arguments pointus comme des phallus sur la pierre rugueuse de ma subjectivité radicale. J’ai été fou, vraiment, d’aller au meurtre du père avec moins que quelques cailloux dans la poche, moins de quelques pierres sur lesquelles, au moins, j’aurais pu poser mon culte et rebâtir mon église. Quel assaut j’ai donné, là, en 14, sorti de ma tranchée le verbe entre les dents, déferlante à moi tout seul sur le pater-en-tant-que-boche.
J’ai été fou d’attendre la mitraille qui me faucherait de transgresser la ligne, de sauter le barbelé pour aller forniquer avec ma mère dans la mauvaise patrie, moi l’enfant du parti, de celui qui quitta, du déserté. J’ai été fou d’ouvrir toutes les vannes, mauvaises, pour déverser mes gaz sur sa gueule cassée de pauvre type, même pas poilu même pas tubard même pas génie incompris de la littérature européenne, rien qu’un avorton de rital passé à l’ennemi dès avant que je naisse, avant que je puisse fourbir deux-trois cartouches lui déjà fourbu, un cheval cagneux qui avait évité tous les champs de Bataille, c’est vous dire combien il avait lu, que dalle. J’ai été fou de le laisser me dire son nom et de penser que c’était le mien aussi, celui que je ne dirai pas, fou de le forclore assis sur mon béant.

Cap Horn

Qui sait d’où naissent les ouragans, et si nous les méritons jamais ? Qu’importe vraiment, quand on est sur le pont à serrer les drisses et à affaler, à guetter le creux et à redouter la vague scélérate, traîtrise de l’onde qui se soulève assez pour ne laisser plus aucune chance même au navire le plus imposant. Ce sont des peurs salines, certainement, qui partagent l’humeur même des larmes que nous laissons en quittant nos certitudes, sur les oreillers de l’indécision, sur les accoudoirs de l’enfance où nos bras tombés se sont faits inutiles. Que la terre, donc, paraît lourde et grosse d’ennui, toute boisée d’angoisse, de ces forêts sans limites qui couvrent le sol que nos pieds trépident encore ; du souvenir seulement, car rien n’est ferme sur les gouffres amers. Tout tangue et chavire ; tout échappe.

p(r)o(bl)ème

Le poème, ce problème épineux qui se porte en écharde, autour du cou coupé.
Qui n’aime pas ces soleils prenne son ombre en patience.

Désire

Conflagration entre désert et ire, entre vide et colère.

Désire : perd toute royauté
Dé-sire (un sceptre hante l’égo, abdique)
Déstitue l’ire située, instituée, préfère le désert à l’ivraie
Donc enivre, l’envers du vin innervé
L’ivresse versée (souvent versifiée) pour dé-vénérer, mettre bas l’idole
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