Rêve des écrivains

Je suis à la terrasse d’un café, dans un endroit étroit et ancien. De l’autre côté de la table se trouve Milan Kundera, très vieux, qui porte lunettes noires, barbe ; il est très bien habillé et possède une canne. Il me dit qu’il vient tout juste de finir son manuscrit et qu’il va en faire les premières copies. Comme je suis là, il me propose d’en être le tout premier lecteur. Je prends le paquet de feuilles, et je pars dans les ruelles.

La ville ressemble à Venise, toute en ruelles, arches, passages. Tout est assez lent. Je rencontre Umberto Eco, qui est accoutré de la même façon que Kundera. Il n’a pas de chapeau. Il me dit que lui aussi vient de finir son manuscrit, et me propose de le traduire. J’en suis émerveillé, jusqu’à ce que je comprenne que le texte est en italien. Déçu, je lui propose de venir avec moi rencontrer Kundera. Nous marchons dans les mêmes rues et nous revenons à la terrasse du café. Kundera et Eco sont un peu gênés ; je ne sais pas s’ils se sont déjà rencontrés.

Note sur miroir (au rouge à lèvres, s’il le faut)

En vrai, que fait Narcisse ? Il se mire. Dans la marre. Histoire de reflet, de faux-semblant, de je m’aime toi aussi, histoire de se trouver si belle en ce miroir. On pense presque Narcisse voisin de chambre de la sorcière, l’in-femme de la chambre d’à-côté, qui se mire à longueur d’écran pour mieux se confirmer. Sauf que.

Lui, sa pomme, il ne la dévore peut-être pas jusqu’au trognon (même s’il est mignon) : faut penser un instant à Narcisse pensant, cherchant à penser, perdu dans ses pensées qu’il veut mettre en dehors de lui. Prendre une pause avec tout ce qui gigote dedans. L’agité du bocal veut ouvrir le couvercle, s’épancher. Problème : quelle forme pour étaler ce qui se pense ?

Les miroirs auxquels il confie des soupirs, il lance des œillades, sont les mêmes pour tous. Le miroir s’unifie comme mode de réflexion. Il s’étale, il s’affale. Du coup, la pensée, comme image possiblement saisie, semble se produire toujours sur la surface. Polie, s’entend.

Une autre idée

interjette le récitant pour rompre le fil (histoire de rester dans le labyrinthe, de caresser du Minotaure, plutôt que d’émerger à la lumière, en gloire, avec dans les mains le trophée sanglant du devoir accompli—de le brandir haut et fort). Faire galerie, donc, creuser, tauper, marauder dans l’obscur. Proposition : Narcisse n’est que soif quand il se penche. Il est soif de ce qui ne fait qu’altérer, l’autre produit comme pensée, un instant avant de dés-altérer. Il n’a pas le choix du pensable sinon dans le reflet de l’onde. Reflux.

Le valable dit comme objectif (faire la mise au point, la netteté, le focus comme fo-cul) difficile couleuvre à avaler. Change de peau, d’angle, reste la possible mue. Mais alors en dessapant ton derme tu as le risque de te voir chair, et miroir sur chair, froid sur viande, ça sent mort et tu flippes. Logique. Donc tu regardes pas corps, tu déshabilles de dos et renippée tu reluques. Toujours dans l’isoloir tu fais ton choix, dans la cabane de dessillage tu préfères pas rentrer, ou alors les yeux toujours cousus comme le faucon en cours de dressage. Tu prétends à l’objectif parce qu’il ne te laisse pas le choix, tu le tiens dans tes serres toi l’oiseau de croix sinon tu tombes.

Le miroir t’abîme, c’est à ça qu’on le reconnaît.

Formuler une hypothèse : je conduis.

J’aurais pu conduire des recherches, ou des travaux, voire des entretiens, ou des interrogatoires. On peut conduire des tas de choses : un programme d’alphabétisation, une campagne de vaccination, ou même le courant. On peut être un corps conducteur. Il suffit d’un contact entre une phase et un autre corps, un autre corps qui ferait contact avec le sol, qui fermerait le circuit, et le courant passe. De la phase à la terre, dans un seul sens. Oui, j’aurais pu conduire le courant.

Je l’ai fait, d’ailleurs, enfant, quand je cherchais à tâtons mon chemin dans la maison où je vivais avec ma mère. Dans un demi-sommeil, j’ai traversé le couloir qui menait à la cuisine et j’ai tendu la main, avec le même geste automatique que nous ferions tous, à diverses heures du jour, pour allumer la lumière, pour faire descendre un peu de clarté depuis le plafond, instantanément — car c’était encore le temps des lampes instantanées, avant celles qui tout d’abord s’éveillent, semblent s’extirper à leur tour de quelque léthargie, pour donner une vague lueur, une lueur paresseuse, avant de lentement chauffer ; c’était le temps où tout interrupteur pouvait chasser l’obscurité au son même d’un claquement plastique — et j’ai reçu une formidable décharge dans le bras qui m’a jeté à terre. Rien de ce que j’ai pu ressentir avant ou après cela ne garde chez moi la même vigueur terrifiante que l’impact électrique dans mon bras gauche, et la course nerveuse du fouet jusqu’au cœur, et l’impossibilité, pantelant sur le carrelage froid, le souffle coupé, de comprendre pendant un temps trop long ce qui avait bien pu se passer. Recroquevillé sur moi-même, laissant entendre un mugissement plaintif que personne n’entendra, je restai prostré sous la surprise et la violence. Dans le temps de la chute et les moments d’effroi, il est probable que mon corps ait accompli ce pourquoi je m’étais levé cette nuit-là : j’avais uriné abondamment. À la peur brute qui refusait de me quitter, crucifié au sol par cette lumière responsable de mon état, s’ajoutait l’évident sentiment de honte que chacun doit ressentir en pareille circonstance. Quand je rappelle le souvenir de ce pyjama humide et chaud, que je convoque ce qui peut rester en moi des pensées qui furent les miennes à ce moment-là, il me revient l’autre moment de souillure, celui qui fonde l’idée même de honte à faire sur soi. Encore plus jeune, en cours préparatoire, j’avais, par crainte de la règle impérieuse qui nous interdisait de quitter la classe en-dehors des récréations, tu ma nécessité impérieuse et pleuré à l’approche de son dénouement inéluctable. Mais le sentiment de honte n’est pas né de l’expérience humide en elle-même ; plutôt de la réaction outrée de mon institutrice lorsqu’elle m’affirma m’avoir autorisé à sortir. Je la revois rejetant toute cette faute sur moi. Est-ce qu’elle ne pouvait pas penser combien il eut été plus facile de m’alléger de cette honte, de ne pas ajouter au malaise de l’énurésie diurne la totale responsabilité de l’enfant qui n’a pas su entendre, écouter le maître ? J’étais, à l’instant de ma déchéance, renvoyé à ma faute et à ma faute seule. Et le sentiment de la honte pousse à partir de cette racine infecte, du germe même de la faute, à savoir celui qui en est coupable. Si mon corps ce jour-là m’échappait totalement, visiblement, en soulignant devant tous l’origine de cette infamie, elle m’enseigna la honte — car j’aurais pu faire autrement. Dans la cuisine, cependant, des années après, je n’avais pas de honte. Personne ne me voyait, et je n’étais pas coupable. Le lendemain, avec d’infinies précautions et sous la supervision intriguée de ma mère, j’ai entrepris pour la première fois le démontage d’un interrupteur. Un des fils était bien entendu en contact avec la vis de fixation. [je lis : un des fils touchait le vice] Plus jamais je n’ai conduit un courant semblable dans mon corps. Cependant quelque chose a demeuré, que je sens encore à l’instant de franchir une porte, de tourner au coin d’un corridor la nuit. Quelque chose comme une méfiance sourde, comme un feulement de danger un peu trop faible pour que l’oreille le saisisse. Le murmure du danger qui rôde dans toute cuisine.

Cabinet d’amateurs

Longtemps, je me suis couché sur le papier. Littéralement : pour avoir été tabellion, ascendant poussif, avec quelque chose dans le sang sûrement, dans la moelle, qui ne sera levé qu’à l’autopsie, je me repens. Mais je ne réclame pas la dissection, ni à cri, ni à corps. De ce corps, je défends. L’écrit seul, quelle farce. Gratter, gratter, incessamment, pour faire puruler. A force de se sanctifier le parchemin, à force de se toucher et retoucher le palimpseste avec moins que rien de modestie, le doigt dans l’œil de l’histoire de l’autre, la main montée au front de Bataille, on finit par passer et repasser, que je t’étale et je te platàtarte de la mélancolie tautologique. On enduit, on plâtre, on crépit : le mur jamais moins épais. Jamais on crépite. Pas la moindre étincelle dans les pages et les pages entassées.

Puis vient l’heure de la bonne flambée. Consumimur igni.

Heureusement les chemins se croisent ailleurs qu’entre Delphes et Daulie : vient l’heure de liquider le laïus assommant. Les aléas, qui sont des méandres mal intentionnés, m’ont fait rencontrer des accoucheuses, des femmes intermèdes. Elles m’ont rappelé à la lumière du pluriel, et l’illusion singulière. On n’est jamais moins seul que quand on écrit. Certaines m’ont fait décliner, mon latin, que je perdais, et d’autres encore m’ont fait traduire, en justesse, comme de droit.

Interlude ici : quelques années, quelques enfants, quelques nuages. La même vie, sous la poussière ; la même odeur d’insomnie. On me donne la clé et m’incite à écrire maïeuticien. Quelle blague, Robert. Pourquoi pas matron ? ou bêcheur, tiens.

L’âme hâteuse, binant à longueur de mon sixième étage, je pousse je pousse, je faute aux synthèse mes âmes entées sur des bureaux bancals, j’arrose de toutes les métaphores et tout le wit que j’ai en soute : à cette altitude, presque chaque dissolue goutte dans le système devrait faire ivresse. D’ailleurs, quelle clairvoyance céleste a traversé, une fois n’est pas coutume, l’esprit des distributeurs de salles, quand ils m’ont échu celle-ci ? Depuis les hauteurs olympiennes, j’essaye de ne pas penser au sol. Une fois le train rentré, nous attendons les turbulences. Pour peut-être, un instant, péter la forme.

Cher Monsieur B.,

En réponse à votre sollicitation insistante de ces derniers jours quant à ma recommandation en matière de soutenance, de titre et dieu soit loué, j’écris. Ces quelques lignes pour vous signifier le tiers payant ne sera plus appliqué, dorénavant, quelque soit la raison l’emporte sur l’indigence. Y compris de la littérature ; surtout, devrais-je dire, et à cet instant je m’était tu.

Car vois-tu, monsieur B., tout bien considéré, les facéties répétées auxquelles tu t’adonnes à des plaisirs que la morale bourgeoise réprouvent et je t’en félicite, enfin le plus souvent, sauf quand tu t’éclipses à Bruxelles on mange d’excellentes moules, mais c’est un cliché et nous n’en voulons plus, n’est-ce pas ?

Ce que je vous conseille donc c’est que tu prennes les jambes à leur mauvais coup, pendable, un tour de cochon avec toutes les mains contre le mur et pourquoi pas les flics qui débarquent, tous les débarquements sont bons à prendre en Basse-Normandie, ça fait historique, le lieu de mémoire qui flanche ne prête pas à rire. Qu’ils viennent et ce serait parfait, regarde avec trois bouts de texte vous avez accompli sur le retour, et vous avez même publié ce qui était inespéré.

Reprends donc du dessert et le fil des pages blanches où on n’inscrit pas que des procès-verbaux, même si les insurrections ne frémissent pas, frémir serait transitif j’en jouirais, jouir aussi vous disiez qu’il eût été, une histoire comme ça, non ? Peut-être que je me trompe, mais il suffit parfois d’un bon mot au bon moment et de passer à l’infinitif c’est passer de mode. J’aimerai quand tu cuisines, autre chose encore que tu aurais laissé tomber, pas important, l’inachevé fait système.

Je vous aime.

J.

J’ai été fou

J’ai été fou de croire que j’avais un père. L’autre, piteux, il ne savait pas, pauvre fou disait-on, qu’il avait cartonné son géniteur d’un coup de bâton. Il ne l’avait donné que pour se faire battre. C’était avant de faire venir la peste sur Thèbes et de faire le malin en répondant à des questions dont il aurait eu la réponse grâce à son sourire enjôleur et sa moustache légendaire. J’ai été fou de tailler moi-même mon bâton, d’affûter quelques arguments pointus comme des phallus sur la pierre rugueuse de ma subjectivité radicale. J’ai été fou, vraiment, d’aller au meurtre du père avec moins que quelques cailloux dans la poche, moins de quelques pierres sur lesquelles, au moins, j’aurais pu poser mon culte et rebâtir mon église. Quel assaut j’ai donné, là, en 14, sorti de ma tranchée le verbe entre les dents, déferlante à moi tout seul sur le pater-en-tant-que-boche.
J’ai été fou d’attendre la mitraille qui me faucherait de transgresser la ligne, de sauter le barbelé pour aller forniquer avec ma mère dans la mauvaise patrie, moi l’enfant du parti, de celui qui quitta, du déserté. J’ai été fou d’ouvrir toutes les vannes, mauvaises, pour déverser mes gaz sur sa gueule cassée de pauvre type, même pas poilu même pas tubard même pas génie incompris de la littérature européenne, rien qu’un avorton de rital passé à l’ennemi dès avant que je naisse, avant que je puisse fourbir deux-trois cartouches lui déjà fourbu, un cheval cagneux qui avait évité tous les champs de Bataille, c’est vous dire combien il avait lu, que dalle. J’ai été fou de le laisser me dire son nom et de penser que c’était le mien aussi, celui que je ne dirai pas, fou de le forclore assis sur mon béant.

Cap Horn

Qui sait d’où naissent les ouragans, et si nous les méritons jamais ? Qu’importe vraiment, quand on est sur le pont à serrer les drisses et à affaler, à guetter le creux et à redouter la vague scélérate, traîtrise de l’onde qui se soulève assez pour ne laisser plus aucune chance même au navire le plus imposant. Ce sont des peurs salines, certainement, qui partagent l’humeur même des larmes que nous laissons en quittant nos certitudes, sur les oreillers de l’indécision, sur les accoudoirs de l’enfance où nos bras tombés se sont faits inutiles. Que la terre, donc, paraît lourde et grosse d’ennui, toute boisée d’angoisse, de ces forêts sans limites qui couvrent le sol que nos pieds trépident encore ; du souvenir seulement, car rien n’est ferme sur les gouffres amers. Tout tangue et chavire ; tout échappe.

p(r)o(bl)ème

Le poème, ce problème épineux qui se porte en écharde, autour du cou coupé.
Qui n’aime pas ces soleils prenne son ombre en patience.

Ma vie — 1

Plutôt une notion bleutée, une touche de ce qui restera longtemps étrange au bas du tableau que mon père avait acheté, ou qu’elle lui avait offert, en tout cas encadré. Le velours du canapé peut être une source de sensations. Le nom du peintre partout reconnaissable, même des années plus tard. Toute la surface de la porte, des bosses, et un flou indescriptible y compris la nuit. Elle lui demande si il a vu mon petit crayon : le tour est joué. Je prends la carte à l’envers parce que je ne sais pas encore le faire, les mots sont des énigmes et les énigmes des cartes au trésor. Il sent lui-même l’encre de Chine et le papier brûlé, mais surtout ce parfum très cher. En rembobinant la bande la voix devient très aigüe et on recommence, ce qu’on dit là n’est qu’un prétexte à enregistrement. Quand je chante à la radio il y a une odeur incertaine d’enfance. L’écorce rougeâtre colore la peau. Presque à chaque fois que nous marchons dans la forêt, il y en a par terre. Ce qui se ramasse n’a pas de prix, et pourtant très souvent on le jette. Pour obtenir une surface lisse, passer et repasser la lame. Chaque accident, chaque nervure — une carte illisible. Le frottement sur le canapé aussi donne des frissons, mais c’est sur le couvre-lit que je le découvre. Les montagnes deviennent familières avec nous qui les regardons, elles ne changent pas de place. Il se rase de près toujours, avant même le parfum, et sa peau est bleue je le crains. Tous les arbres autour qui s’en dépouillent sont des pins. L’odeur de la résine à force de s’en rougir les mains. Quand nous descendons le chemin bordé de rochers chaque jour, elle dit subitement bazarette et je ne peux attraper aucun signifiant sinon moi. Ça colle : on dit un autre mot que celui-ci, mais il ne sert à rien ici, comme poisseux. Certaines parties ont plus d’insolation. Elle prononce le mot boule-gomme au même moment où je passe mes doigts sur les nervures pour en comprendre le sens, sur chacune cela résiste. La colle fait des bavures qu’il suffit d’attendre pour transformer en bêtises : elles capturent quelques bulles immobiles. Faire et refaire le brouillon d’un brouillon. Il me dit que mon carré bat sa couleur. A quoi servent les traits pointillés sur ces cartes si on ne met pas le doigt dessus. Je le peins ou plutôt le vernis, la chaleur l’empêche de sécher, il garde un aspect luisant. Avec un outil très pointu mon père fore la base et passe le lacet de cuir. On cherche à définir longtemps après ce que l’impression a donnée. Dans tout ce qui précède ça n’est pas neutre et pourtant on est censé l’être. La volonté de voir même la nuit fait écarquiller jusqu’à ce que les paupières tirent. En écrivant ecchymose il est difficile de ne pas songer à cesser. Dix-sept briques de plastique suffisent à ébaucher un château-fort, à condition d’avoir le sol. Le pin est tracé d’un seul geste ; il oscille. D’autres ovales avachis sur la même nappe, blanchâtres, ponctués d’ocre, résultats d’expériences sensibles. L’absence dans le fourreau est étonnamment palpable.