Mille Mo(r)ts — 1

Ainsi, il existe un proverbe grec qui laisse à croire que ce qu’on fait le premier jour de l’année est ce qu’on fera toute l’année. Ce que disent les grecs de l’écriture ne peut jamais être tout à fait écarté. Les héritiers dépenaillés de la plus grande tradition homérique n’ont-ils pas, quelque part au creux d’une ride, à la base d’un cheveu, dans le frémissement de la lèvre à l’instant d’inhaler, quelque survivance troyenne, quelle malice ulyssienne ? J’espère leur poésie immanente, larvée, suintant des pores mêmes de leur langue, pour avoir perdu toute illusion sur leurs individualités. Il me plait de penser que quelque chose l’habite, d’être si ancienne et toujours là, d’avoir pris tant de visages, byzantine, turque, pêcheur et plaisance, armée et armateur, spartiate et cycladique.

Intéressante considération, si seulement la magie automatique d’une telle croyance pouvait infuser mes jours à venir de sa saveur naïve, je ne saurais m’en plaindre. Ici, juste trop de sens matérialiste pour céder à de telles sirènes. Pour autant, c’est avec l’espoir d’une telle habitude, développée sur les ruines de tellement d’échecs, de tant de carnets vides et de pages blanches, de fichiers piteux et de griffonages sans futur que j’entreprends la première entrée de ce journal. Litanie contrainte.

Qu’il soit journal, je m’en moque. L’important de l’exercice, c’est sa régularité rassurante, sa permanence, sa récurrence.

Commencer par des dates, pour s’accrocher dans un temps, pour se cramponner à l’écueil des jours dont passe l’écume, dont trépassent les gens, mes gens ; dire l’hic et le nunc, annoncer, dénoncer à la limite ce qui ne fait plus sens à l’instant même de l’énoncé, car la date qu’est-ce, à tout prendre des chiffres, même pas chiffrée elle se donne, dans toute la banalité triviale d’un jour ; heureusement qu’il est plus de midi, je peux me rejouir qu’au milieu du Pacifique on soit déjà vendredi, ou presque, rendu à la vie sauvage de la ligne de passage du temps. Hier, demain, tout ça, des fadaises, des béquilles ; mais des falaises, aussi, des esquilles, des échardes du temps dans la peau de mes joues, des plis du maintenant sous mes yeux habitués. Vu et revu, le temps, la carcasse, les hommes, le grand spectre d’autan et le vent mauvais, tous les stigmates faciles pour faire chronologie, pour revenir aux grecs, mais les plus anciens, Chronos pris du saturnisme, un passé plombé pour un silence d’or, glouton de marmaille, ingurgiterejetons. Donc le premier de janvier, c’est dit et pas à dire, c’est insignifiant et pourtant ça veut dire, ça s’écrie et c’est bien ce qu’on veut faire, on voudrait s’écrier et relier, écrire et relire, raturer souvent, effacer jamais. La trace du cri sur la neige du temps, l’empreinte du jamais balayé par le dit.

Je me souviens de Maria effrayée par tout et par n’importe quoi, la peur de rien de semblable, même la vibration de la bécane et de ses cent-vingt cinq centimètres cubes, à peine de quoi distribuer quelques lettres et même pas un néant, un destrier de postier sub-urbain, une monture de pape de boulevard, d’empereur des traverses. Je me souviens qu’elle tremblait, surtout à l’instant de s’arrêter, même pas au virage, même pas la chicane ou l’écart ou l’erreur, mais la décélération qui peut-être est le moment vrai du voyage, l’instant où la vitesse se perd, se dilapide, s’évapore, l’instant de la cinétique négative et du retour du temps, pas de la date, pas encore, juste de la seconde, de la minute, et de l’heure bientôt, des heures lourdes comme des ancres dans le temps inversé au moment de couper les gaz, de mettre pied à terre, de toucher à nouveau le rivage, ce n’est pas Ithaque, ça n’a jamais été Ithaque, c’est la rue Cavaignac, c’est la voie du général massacreur, c’est l’accès à la caserne ; elle décélérant comme tous nos deux corps laissant la vitesse filer en dehors de nous, l’énergie de la vitesse transformée en chaleur de plaquette de frein, en bruit strident du métal sur métal sur métal sur route, un soupçon de caoutchouc, de gomme, efface la route, la trace de la vitesse sur la route, je la sens qui s’écrase un peu contre moi comme j’écrase la pédale et tout vibre, un instant, puis tout tremble, plus longtemps, tout tremble au retour du temps et à la mort des gaz, tout tremble depuis les genoux de Maria qui ne sait même pas qu’elle a peur, elle prise tout entière dans le fantasme du temps qui revient, ce temps passionnant qu’elle ne quitte plus. Il n’y a pas de date parce qu’il n’y en a pas besoin. Le moteur est chaud, pas beaucoup, il cliquète. Une infime goutte d’huile souille le bitume d’un vulgaire soleil noir.

Avec les souvenirs on tisse des attrape-rêves, l’important c’est le tissage et non l’attrapage, on attrape jamais rien vraiment, que du brouillard parfois et la grippe, on prend en grippe ces idées-là, noires grises roses troublant, traces diaphanes des désirs assouvis qui laissent à la bouche l’amertume des envies, l’écume des rêves c’est le filet de bave sur le coussin. Prendre les chemins de traversin, revenir au temps foetal, refaire le temps dans monde, dans moi, dans moi l’immonde la trace de temps la carte de tendre l’attente en gare le monde attend je m’égare.

L’atlas de mes deuils a trop de nords.

Mille mots pour mille morts, jauge du présent. Les routes se décroisent et les rimes se défont, le retour du présent est le sommeil d’Ulysse, ou le rite d’Œdipe, le tragique retour, pied à terre, capitulation souhaitable que je me prophétise avec plaisir.

Rien n’est plus déréglable qu’une boussole.

Le sextant, l’astrolabe, les longues-vues que j’use à mes yeux délassés pour chercher un après. Tisser tisser, sur le métier bien sûr on remettra l’ouvrage, pour faire tapisserie et attendre l’Ulysse, dans son sommeil de plomb, sous son soleil de graisse.

Le raccourci m’épuise de ne pas le trouver.

Les conteurs, à zéro. Morne conclusion à l’instant de finir.