Silence (avant le, MMIII)

Elle a pour nom Silence, et elle, personne ne l’a jamais prononcée.

Elle a marché la nuit aux frontières du monde, suspendue, comme fuyante devant l’instant où le jour va poindre, où l’aube va prendre son nom en se posant au loin. Elle a marché, longtemps, d’abord seule, d’abord les mains dans ses poches, pas même crevées, pas même décousues, non, juste les poings nus serrés, très forts, et elle seule, en transit, presque. D’abord, mais ça c’était avant, avant qu’on puisse dire maintenant, avant, elle a couru, très vite. Pas longtemps, non, juste assez pour que personne ne sache d’où elle était partie, d’où elle s’enfuyait, parce qu’à courir comme ça on est un fuyard, et s’il n’y a pas d’ombres qui courent après elle, c’est peut-être qu’elles se sont épuisées, elle non, elle a couru encore. On aurait pu croire, mais ça c’était avant, avant même qu’on sache qu’elle était seule, qu’elle marchait, la nuit, on aurait pu croire qu’elle ne s’arrêterait pas, ou alors pour tomber, pour s’effondrer, même pas pour reprendre haleine, mais pour mourir, oui, peut-être, rien n’est moins sûr, pour mourir tout à coup sur le chemin, avant qu’il fasse jour. Mais ça c’était avant.

Il ne sera pas dit qu’elle a couru longtemps, des temps et des temps, parce que cela, ce n’est pas possible. On peut courir, certes, on peut courir sans s’arrêter, sans reprendre son souffle, mais courir encore et encore, ça, non, on ne peut pas. Il faut bien dire qu’elle s’est arrêtée, qu’elle n’a pas pu, en somme, courir plus avant, plus loin, plus. Avant tout cela, elle a ralenti, petit à petit, imperceptiblement, et puis ses pieds n’ont plus couru, non, plus du tout. Et si l’on court de moins en moins, à la fin on s’arrête, on marche, mais non, pas exactement, on ralentit, on court au ralenti, de plus en plus ralenti, jusqu’à ce que la course ne soit plus qu’un léger mouvement, un frôlement du sol qui s’estompe, qui se résorbe. Alors, et seulement à ce moment là, elle a cessé. De courir. De bouger.

En ne bougeant plus, Silence, elle a dormi. Elle a dormi au pied d’un arbre, sur un chemin pierreux, au bord d’une rivière, quelque part, dans un endroit qui certainement, après, aurait eu un nom, pas là, rien qu’un endroit de sommeil et d’arrêt, un endroit sans mouvement. Elle a dormi, Silence, au bord de la nuit, reposant sur les dernières traces du monde qui après tout existe, à cela il n’est rien à faire, posée en un instant, déposée. On peut la voir, avant, petite forme recroquevillée, au bord de quelque chose, tout près de cet endroit, c’est toujours nulle part, ou pas très loin, et ça, on ne le saura jamais.

Elle dort, elle ne bouge plus, elle est pour l’heure Silence faite sommeil, rêve, songe, c’est impossible à connaître, il y a des choses qui ne doivent pas être connues, qui sont innommables, en vérité. Elle dort dans l’espace inconnu des nuits décousues, presque au début, mais déjà plus là. Dormir, c’est courir, c’est courir encore, quand on a tant couru ça ne s’arrête pas, non, c’est courir figé, ou pas très loin. C’est courir entre parenthèses. Ce n’est pas courir, aussi, à voir.

Au moment où elle dort, on ne peut rien savoir, non, on se doute. On sait, ce n’est pas à redire, qu’elle n’a pas été prononcée, Silence, non. Silence est un vœu, un vœu imprononcé, une promesse qui attend l’aube, une parole qui n’a pas pu être dite, parfois les paroles sont en sommeil aussi, elles attendent, ou alors elles cessent d’être, tout au contraire du monde, qui lui se dit et se redit. Le monde est une redite, un encore d’avant qui existe et c’est tout. Pas tout, pas seulement, il est aussi chaque frémissement de ses  parties, qui s’entrechoquent, et se répondent. Oui, le monde est nom, nom commun, communément nommé monde est ce nom, qui ne fait pas plus de bruit pourtant, parfois, que Silence qui dort, qui lui, ne sait se taire.

Monde est intarissable, il ne dort pas sous Silence, elle oui, lui qui, sans penser, sans rêver, sans courir, se prononce, contre elle. Le monde est sentence, posé là, apposé, opposé à elle qui dort et ne court plus, qui court et ne dort plus, qui dort en surplombant les limbes où le monde se perd, s’égare, dans la nuit qui est son extrémité, son bout, son tout. Silence se fait poids sur le monde, elle le fait existant, lourd par contraire, lourd en dehors, en opposition, en rejet presque d’elle qui, à cette heure, n’est plus monde et n’est plus, plus courante, cursive, discourue. Elle et monde se rejettent, se repoussent, comme si elle n’en voulait pas, et sans lui on ne peut ni courir ni dormir, parce qu’il nous faut un peu d’existence sous le corps pour aller et puis cesser, il nous faut un peu de cette chose qui a un nom, c’est sûr, c’est monde, qui est dur quand il faut qu’il le soit, le monde. Lui qui se permet d’être partout et à tout instant, de se nommer et puis de retrouver son nom, identique, tel qu’en lui-même, immuable, pas tout à fait, parce qu’elle a couru, elle a dormi, elle dort, et elle est aussi dans le nom de cela, et donc il n’est plus le même, le monde, et non son nom. Il est tout à la fois elle et contre elle, hétéronyme repoussante, innommable, il n’y a pas de différence en lui-même, il est son nom et l’ensemble indistinct de ses parties existantes. Pour cela il est. Sans dormir, jamais.

Au moment où elle ne dort plus, à ce moment-là, ce seul moment qui est tout autant un début qu’une fin, qu’un dépassement du simple sens de l’instant qui se déverse en un torrent d’horizons ébouriffés, à ce moment précis qui est l’aube ou alors la nuit qui vient estomper les contours de monde, ce monde imprécis qui commence, et qui n’est plus tout en étant autre. Il n’est pas tout à fait possible, et peut-être est-il tout à fait impossible de dire que le monde est autant aube que nuit, que nuit venante, finissante, cessante, courante, cela ne peut être dit en une seule fois, embrassé en un horizon de mots même infini. Le monde ne dort plus parce que Silence s’éveille, il est en train de se séparer d’elle qui ne le veut plus et qui le repousse dans la fin de son sommeil. Avant, c’est toujours avant, mais après avoir dormi, rien n’est pareil, le monde lui, identique, lui qui ne change pas en étant à la fois avant et après, après il sera encore là, mais ce sera après, il sera après, différent, il posera la différence existante entre ses parties indistinctes qui ne cessent de devenir. Juste alors, il se sépare, il se disloque, il n’est plus compris dans la mince étendue de son nom propre, son nom, lui qui, souvent, suffit, ne le contient pas. Elle s’est levée déjà, et l’ombre de ses mains frôle le bord du monde qui tremble sous le soleil qui naît, Silence se lève, elle le repousse, elle n’en veut plus, plus de ce monde qui a dormi.

Ne plus dormir dans le monde, contre lui, c’est déjà courir, courir elle ne court plus, elle marche, au bord d’une rivière, dans un bois obscur où meurent des lumières, sur un chemin pierreux. Elle marche, toujours avant, seule. Si seule qu’on peut dire qu’elle est, à poser ses pieds, fouler, sur le monde, à aller ainsi, debout, dressée, avec de l’humanité qui la porte sous les bras, de l’humanité comme on la dit depuis l’aube, l’aube des temps, l’aube de l’homme, où le monde était déjà, avant. Dressée, indiscernable de loin sur ce chemin pierreux, cette rivière pierreuse, ce bois dont les pierres indénombrables se dressent, elles aussi, s’écartant du monde vieux mais pas mort. Debout, en marche, régulière, elle est toute semblable à chacun des humains qui un jour, s’il y eût alors un jour, marchèrent. Après ou avant de courir, c’est égal, c’est indistinct, tous coururent et marchèrent pour faire leur nom à eux, le prendre, ce nom d’homme qui seul embrasse l’immensité parce que simplement ils marchent. La voilà donc homme, Silence, qui n’est pas prononcée, et seule, définitivement jusqu’alors, ce n’est que transitoire, de même toutes choses en ce monde qui sous son nom dévorent l’éphémère sans jamais disparaître. Qui fait que tout passe en demeurant. Lui qui est la demeure de toutes choses qui vont et viennent, sont et puis ne sont plus, dorment et puis marchent, et courent et cessent. Lui qui les possède, ces parties, ses parties, qui s’en défendent, qui ne peuvent être sans lui.

Ainsi, donc, elle marche à présent, au présent. Puisqu’il y a un temps où les choses sont, autres que lui, monde, en des noms qui ne sont pas le sien, pourtant propre à tout ce qui est, ou n’est plus, le monde n’est pas ce temps. Indicible, certainement, tout en un seul nom, un seul mot qui peut lui être prononcé. Et contre ça, même avec, on pourrait dire qu’elle marche, Silence, qu’elle marche enfin sur les sentiers étroits du monde assoupi qui la laisse passer. C’est ce qu’il semble. Elle est seule, Silence, telle qu’en son nom, imprononçable, et marche. Dorénavant, marche.