Sous l’ongle

J’ai sous l’ongle du majeur un peu de la terre brune de Cuttoli-Corticchiato. En regardant de très près, je distingue parfois de la roche, du gypse sûrement, ou quelque vague calcaire, arrivé là porté par l’érosion du petit pays. Le brun de la terre de Cuttoli, du village du haut, des stretti au-dessus de l’épicerie de ma grand-tante a pris la même teinte que le sang séché du cochon, qu’on m’a dit avoir pendu à l’arbre de l’entrée du village. Un long virage, des parties, jamais les mêmes, jamais selon les étés, arrachées de la route et manquantes [où ? Jamais je n’ai vu de plaques de bitume dans le maquis. Rien n’avale le bitume comme les pluies d’été, et pourtant vingt ans plus tard je ne peux me résoudre à leur disparition]. Après le long virage, l’arbre a toujours été là, n’a jamais eu de feuilles, n’a jamais fait de fruit. C’est l’arbre à cochon, me dit-on, un végétal poussé tout exprès entre les châtaigners pour y saigner les bêtes. La terre sous l’arbre après la longue boucle a toujours le même brun que celle de mon doigt.

Je ne peux couper l’ongle. Il est long et sale. Il a quinze ans et trois mois aujourd’hui. Des reflets d’or, aussi, se devinent dans le brun, dans le sombre. Des mica, peut-être, je ne connais pas plus l’un que l’autre, mica comme or des fous lui dans mon souvenir depuis les premières paillettes au flanc de Rocapina, plus loin au sud, sur un fond de sang encore frais lui. Gypse pour partager le début de gypsy, une parenté qui mérite parenthèse.

J’ai gratté la terre un matin de septembre, un dernier matin de septembre avant de rentrer. Une poignée de terre avant de partir, avant de ne jamais revenir sur les terres de sang séché.