J’ai été fou

J’ai été fou de croire que j’avais un père. L’autre, piteux, il ne savait pas, pauvre fou disait-on, qu’il avait cartonné son géniteur d’un coup de bâton. Il ne l’avait donné que pour se faire battre. C’était avant de faire venir la peste sur Thèbes et de faire le malin en répondant à des questions dont il aurait eu la réponse grâce à son sourire enjôleur et sa moustache légendaire. J’ai été fou de tailler moi-même mon bâton, d’affûter quelques arguments pointus comme des phallus sur la pierre rugueuse de ma subjectivité radicale. J’ai été fou, vraiment, d’aller au meurtre du père avec moins que quelques cailloux dans la poche, moins de quelques pierres sur lesquelles, au moins, j’aurais pu poser mon culte et rebâtir mon église. Quel assaut j’ai donné, là, en 14, sorti de ma tranchée le verbe entre les dents, déferlante à moi tout seul sur le pater-en-tant-que-boche.
J’ai été fou d’attendre la mitraille qui me faucherait de transgresser la ligne, de sauter le barbelé pour aller forniquer avec ma mère dans la mauvaise patrie, moi l’enfant du parti, de celui qui quitta, du déserté. J’ai été fou d’ouvrir toutes les vannes, mauvaises, pour déverser mes gaz sur sa gueule cassée de pauvre type, même pas poilu même pas tubard même pas génie incompris de la littérature européenne, rien qu’un avorton de rital passé à l’ennemi dès avant que je naisse, avant que je puisse fourbir deux-trois cartouches lui déjà fourbu, un cheval cagneux qui avait évité tous les champs de Bataille, c’est vous dire combien il avait lu, que dalle. J’ai été fou de le laisser me dire son nom et de penser que c’était le mien aussi, celui que je ne dirai pas, fou de le forclore assis sur mon béant.