Rapunzel

Traduction du poème d’Anne Sexton

Une femme
Qui aime une femme
Est jeune à jamais.
Mentor
Et élève
Se sustentent mutuellement.
Plus d’une fille
A connu cette vieille tante
Qui la gardait sous clé
Pour éloigner les garçons.
Au rami elles jouaient
Ou, alanguies sur le canapé
Se touchaient et se touchaient.
Vieille poitrine contre nouvelle…
Laisse ta robe dénuder ton épaule,
Viens au contact de cette autre toi
Car je suis à la merci de l’averse,
Car j’ai abandonné les Trois Christs d’Ypsilanti
Car j’ai délaissé les longues siestes à Ann Arbor
Et les flèches des églises ont été amputées.
Mon couvent par la mer est bouté
Car se meurent les politiciens,
Et meurent donc happe-moi, chère jeunesse,
happe-moi…
La rose jaune se verra cendrée

Et New York périra
Avant nous, donc prends-moi,
Chère jeunesse, prends-moi…
Mets tes pâles bras autour de mon cou.
Permets-moi d’empoigner la fleur de ton cœur
Que jamais il n’éclose et flétrisse.
Donne moi ta peau
Satinée comme toile d’araignée,
Permets-moi de l’entrouvrir
D’épier et d’écoper l’obscurité.
Donne moi tes basses lèvres
Bouffies de leur talent
Et en retour je te confierai mon ange enflammé.

Nous sommes deux nuages
Luisant dans le verre de la bouteille.
Nous sommes deux oiseaux
Lustrés au même miroir.
Nous étions proies faciles
Mais nous sommes restées loin du purin.
Nous sommes fortes.
Nous sommes bonnes.
Ne nous laissons pas découvrir
Car nous languissons tout en vert
Comme élodées.
Happe-moi, jeunesse chérie, happe-moi.
Elles touchent leurs fines montres
Une à la fois
Elles dansent au son du luth
Deux à la fois.
Elles sont tendres comme la sphaigne.
Elles jouent à fais-moi-la-mère
Tout le jour.
Une femme
Qui aime une femme
Est jeune à jamais.
Elle était une fois le jardin d’une sorcière
Plus beau que celui d’Ève
Recelant des carottes pullulant comme le fretin
Bien des tomates riches comme des grenouilles
Des oignons boursouflés comme certains cœurs
La courge couinant façon dauphin
Et un lopin tout dévolu à la magie :
La raiponce, du genre salade tubéreuse
Un genre de campanule coiffant la pénicilline au chapeau
Poussait feuille à feuille, peau à peau
Aussi pénétré et mouvant qu’Isadora Duncan.
Pour autant le jardin de la sorcière était sous clé
Et chaque jour une femme enceinte
Couvait la raiponce d’un œil enflammé,
Songeant qu’elle en mourrait
De ne point le posséder.
Son mari se troubla de son état
Et grimpa dans le jardin
Pour s’emparer des tubercules nourriciers.

Ah ah, s’écria la sorcière,
Qui en propre se nommait mère Gothel,
Voleur tu es et périr tu vas.
Ils conclurent néanmoins un marché,
Assez commun pour l’époque.
Il promit son enfant à la mère Gothel
De sorte que lorsqu’il naquit
Elle emmena l’enfant.
Elle lui donna le nom de Rapunzel,
Une autre façon de nommer la raiponce nourricière.
Rapunzel étant un beau brin de fille
Mère Gothel la chérissait plus que tout.
Comme elle poussait Mère Gothel songeait :
Nul autre que moi jamais ne la verra ou ne la touchera.
Elle mit sa bobine sous séquestre,
Sans sortie ni escalier. Seule une haute fénestre.
Quand la sorcière voulait entrer, elle criait :
« Rapunzel, Rapunzel, défais ta chevelure. »
La chevelure touchait terre comme l’arc-en-ciel.
Elle était robuste comme dent-de-lion
Et aussi robuste qu’une laisse.
Elle grimpait une main après l’autre
Sur la chevelure, telle une vigie
Et rendue dans la chambre froide pierre-fendue
Et glacée comme musée,
Mère Gothel s’écriait :
Happe-moi, chère jeunesse, happe-moi,
Et ainsi jouaient-elles à fais-moi-la-mère.

Des années plus tard s’en vint un prince
Qui entendit Rapunzel chanter sa solitude.
Son cœur fut percé par cette valentine
Mais il ne savait comment l’atteindre
Caméléon, il se dissimula dans les arbres
Et observa la sorcière montant l’oscillante chevelure.
Le jour suivant il appela lui-même :
Rapunzel, Rapunzel, défais ta chevelure,
Ainsi ils se connurent et il déclara sa flamme.
Quelle bête est-ce là, pensa-t-elle,
Dont les bras portent des muscles
Comme un sac de serpents ?
Quelle est cette mousse couvrant ses jambes ?
Quelle plante darde sur ses joues ?
Quelle est cette voix grave comme celle d’un chien ?
Il l’éblouit pourtant de ses réponses.
Il l’éblouit pourtant de son bâton qui danse.
Ils se couchèrent sur la filasse jaune,
Y nagèrent
Comme alevins dans le varech
Et ils chantèrent des louanges papales.

Chaque jour il lui porta une tresse de soie
Façonnant une échelle pour leur échappée.
Mais Mère Gothel eut vent de leur complot
Et coupa la chevelure au ras des oreilles
Emmenant Rapunzel faire pénitence en forêt.
Quand le prince vint la sorcière noua
La chevelure à un crochet et la déroula.
Voyant que Rapunzel avait été exilée
Il se défenestra — une carcasse.
Il fut aveuglé par des épines piquantes comme semence.
Œdipe amaurose il erra bien des années
Jusqu’à entendre ce chant percer son cœur
Telle la valentine de jadis.
Embrassant Rapunzel les larmes coulèrent
Et à la façon de certaines panacées
Sa vue en fut immédiatement restaurée.

Ils vécurent heureux comme vous vous y attendiez
Prouvant que par delà du fais-moi-la-mère
On peut mûrir,
Comme par delà poisson du vendredi,
Comme par delà un tricycle.
Le monde, disent certains
Se compose de couples.
À toute rose sa tige.

Quant à Mère Gothel,
Son cœur rabougri comme tête d’épingle,
Plus jamais ne dira : happe-moi, chère jeunesse, happe-moi,
Et seulement dans ses rêves de jaune chevelure
La lumière sélène dans sa bouche s’insinue.