Mammouth

Tout survint sans lumière : d’abord la gadoue du Wisconsin, la bête formidable et la distance temporelle. Tant d’années qu’elles prennent une épaisseur propre, comme le pétrole. De la boue rendue vénérable par les multiples de mille.

On a conduit l’électricité à un chantier plus vieux que tout souvenir, même celui du soleil, même celui des pierres — la bête dérangée, couchée là souillée dans son pourrissement éternel. A l’arrière-plan un bruit que nul n’est censé remarquer, ce bruit américain et fier, rugissant et discrètement ironique du godet creusant dans leur bourbier.

Serait-ce du temps ce n’était que poussière humide mêlée de boulettes grisâtres ?

Qu’est la boue quand elle recèle une bête plus grande qu’une voiture et plus vieille que toute statue. Trois pierres à fond plat marquent une position, précieux emplacement où des pierres entassés/tirées/poussées par des mains meurtries furent arrachées d’une autre pile, peut-être lointaine, peut-être nécessairement lointaine, et approchées de la bête (animal massif, pelucheux) pour indiquer un garde-manger.

On projette des rixes ayant éparpillés os carpiens et calcaneums ébréchés, l’improbable astragale.

Alors nous (sous la forme télévisuelle d’eux, ribambelle d’encagoulés aux couleurs vives, certaines flashy) hissons la viande toujours gardée par la terre et la posons plus doucement qu’elle ne le fût jamais. En tant que gibier, probablement respectée, puis enchâssée ; oubliée, égarée malgré les pierres, puis encroûtée.

Alors nous ne voulons pas que les fils des fils des chasseurs un seul de ces os ne brisent, certains d’entre nous (eux, là-bas, d’autres) époussetant même les précieuses pierres avec précaution.

Nous, eux, domestiques s’agitant dans une boue qu’on estime froide (Wisconsin, février, neige formant des tourbillons) : humbles face à la ténacité des restes, nous nous agenouillons.

Pourtant la poussière est trompeuse, et il nous faut d’autres histoires.