Note d’intention

Je t’informe de mon projet fautographique, par avance. Je t’informe du possible inaboutissement de ma recherche. J’y jette à corps perdus tous les blancs du passé, celui d’avant les morts, celui de la vie. Je t’informe pour avoir quelqu’un qui sait vers où je me dirige, un celui à qui l’on laisse l’itinéraire avant de partir en forêt. La lettre que je fais n’est ni une promesse, ni un programme : elle est la marque de peur de ne jamais se perdre, de rester à regarder s’éloigner la frondaison, reculer les cimes, tomber les arbres sans les entendre. Dire l’échec possible, pour s’en prémunir, pour talisman. Dire pour faire boussole, pour faire attrape-soleil, pour attacher le cerf-volant aux courants d’air chaud. Dire pour lever le camp et épandre les cendres, les restes de la nuit envahissante que je combats par petites pages.
Et si on le faisait ? Pour y penser, de temps à autre, par inadvertance, je colle ensemble quelques images avec quelques lignes de texte, mentalement, avec parfois le son de ma propre voix qui décrit ce que je fais, qui fait ce que je fais. Agir par la parole. Pardonne si je brouillonne.

  1. Ça pourrait commencer comme ça : Viens, on va faire le trottoir. Un coup de téléphone qui ne présage rien, sauf la rencontre, comme si elle ne s’était pas encore faite. Il fait été alors, trop chaud pour toi et même pour moi, il fait été écrasant ou quelque part à mi-printemps quand on sent le soleil harbringer (j’harbringe, je fais court dans le présage) des orages sur nos langues.
  2. Ça pourrait commencer comme ça. A walk among the tombstones.
  3. L’écriture sous contrainte s’apparente pour moi à une déambulation dans un cimetière
  4. Tu m’envoies un mot et je vois CONTRARIEE = RECREATION
  5. Attends, laisse-moi te dire. Il se pourrait qu’on t’ait déclarée Habile et que le premier cochon de Guinée ce soit moi. Parce qu’avant même, dans le germe, dans le texte, le corps du texte on aurait mis un soupçon de l’expérience à venir, the coming introspection, something comme ça. Il ne manquait rien que de l’exogène à ton opus, alors tu m’as laissé un peu de place. Tu m’aurais dit que c’était d’accord, que je pouvais (me) (là) raconter, et que tout ce que j’allais dire serait contenu contre toi. Dont acte : je fais ton mauvais apôtre. Bliss you. Bénis-moi. Il fallait commencer par une introduction et je l’ai fait, ou presque, au moment de l’écrire il était trop tard déjà, j’avais raté le sous-entendu du mot, le gluant du glissant de l’humide de l’intime, et je m’en léchais les doigts, quasiment.
  6. Tu me colles une contrainte et tout d’abord je t’en remercie. Cela fait très longtemps que personne n’attend plus que j’écrive. A défaut d’être désiré, donc, espéré un tant soit peu. Mais suffisant.
  7. Je te consacre un morceau du brouillon général. Tous mes galops d’essai, All the pretty little horses.
  8. Tu m’obligerais à ouvrir les caveaux, comme ça, au débotté. Tu me dirais de jeter un coup d’œil, pourquoi pas, par les mots qu’il me reste, des mots de cette langue-là ou de l’autre ou de la dernière. Aucun mot sans ses racines, aucun mot orphelin : aussi morts qu’ils semblent tous être, même fumiers, ils te font un engrais.
    Les langues que j’emporte avec moi ne sont ni complètes ni totales : aucune d’entre elles n’épuise mon réel, aucune ne m’assure la cartographie de tout ce qui est. À leur confluence, leurs rencontres méfiantes et les regards qu’elles jettent aux autres (à ce grec séduisant), faire plus de sens. La masse obtuse du français, l’incise désirée de l’anglais, le respect archaïque du latin toujours tapi au seuil de l’étymologie, mais aussi baigné par sa mécanique propre, par ses rouages de cas, de genre, les scories germaniques en médaillons d’enfance d’un amour raté et puis très loin, les imprécations corses lancées depuis la tour béton d’où l’on voyait la mer, d’où le regard coulait juste avant le rivage auquel elles étaient destinées, les jurons et les mystères qui n’avaient pas à être traduits, tous s’empoignent dans la mêlée d’écrire : les petits, les plus craints, l’ablatif redoutable parce qu’absolu, le datif intrigant et l’accent tonique du dialecte de Cortichiato, déplacé à l’antépénultième, pour lequel ma tante railleuse me reprend sans me corriger.
    /Sale pie catholique. Tu me retiens d’une main sur l’épaule à l’instant d’avaler l’hostie. Moi bien en rang, intrigué, suivant la procession. Tu me fais sortir de ton église minable où tu chantes chaque dimanche et tu fabriques un athée radical de 10 ans. Tant pis, know your enemy./
    Alors comment tu dis spicceti ? Spi-tche-t’ ? Spi-tche-tiiii, comme un des pinsuti que je ne peux pas être puisque je grandis aussi ici, je marche dans les stretti ?
    Je ne laisse personne me corriger. A la dernière gifle reçue, j’ai cassé une chaise sur la main de ta sœur qui ne se lèvera plus. Piu.
  9. Ça commence sans destination, c’est improjeté et pourquoi pas. La thèse, la direction de taise. Le théseux ou le taisard. Comment tu feras tes mots tortillons-allongements-frisottis ? Longtemps j’ai fait le premier de la classe.
  10. Je voudrais que ça soit une narration, au ras du sol, à pas à pas, une narration des marches de nous qui écririons tout cela, qui ferions les nietzschéens à pomper de l’oxygène pour se griser de penser. Trois, cinq, onze balades qui reprennent le fil et défont le sujet, sept, treize trajets au cimetière pour trouver un autre coin, une autre ombre sur l’allée éventrée. Chaque moment de la narration peut s’entrechoquer, peut buter, peut rater : RIP le sujet.
  11. D’ailleurs le sujet je m’en fouette l’oubli : uniquement le trajet, uniquement le ticket.
  12. Rien ne semble devoir se comparer à l’odieux crissement de notre soleil sur le marbre grisé des tombes du cimetière Saint-Pierre, et pourtant, j’entends encore celui de la voiture qui m’a renversé un jour de printemps. Pas plus de 12 ou 13 ans, certainement. Plus aucun témoin qui sache la date.
  13. Cette absence de témoin devient gênante. Bonjour fiction. Ils se sont (elles, en fait, en réalité, en chair pourrie et en os tordus, en os de ma mère de ma grand-mère, en os de Corse de leur langue inconnue en chaire qu’elles m’ont laissé, les morts, je professe sans filet) liquidés. Sans témoin, tout ce que je refais du passé n’a pas plus procès-verbal que progrès verbeux : déblatérer à l’en-vie, reste le probable, le presque mouillé, l’humide collant. Le timbre sur la lettre à mon père, qui peut dire si je l’ai collé, si le coup de ma langue sur le dos de la dame, encore franche, encore centimes, si le coup de ma langue a laissé la trace d’une petite amertume. Et quelle amertume à neuf ans, vraiment, sur les remparts de Carcassonne ou les ponts de Venise ? Le plus gros des cahiers dans l’épicerie de Cuttoli, choisi pour embarrasser tout le monde.
  14. J’allais/je vais écrire. Je le jure sur ma tombe de la mère.
  15. Il m’arrive de me réveiller en songeant, moitié pour plaisanter avec moi-même, avec le reliquat terni, que je suis mort en fait ce jour-là, complètement et résolument mort. Tout ce qui suit n’est que l’hypothèse de ce qui aurait pu être si une infirmière n’avait pas doublé un bus à un passage piéton. Si une infirmière n’avait pas soulevé un corps adolescent un peu lourdaud de presque 3 mètres, arrachant à l’attraction terrestre une masse adipeuse qui aurait alors, étoilant le pare-brise, cessé de vivre. Discontinuité à cet endroit, ou peut-être quelques heures à peine plus tard, quand le saignement depuis l’oreille gauche aurait fini par attester d’une irréductible hémorragie. Et le gros, comme ses camarades qui n’eurent jamais le luxe d’aucune tendresse entre les murs de l’école, comme chacun le sait, le nommaient, moins par méchanceté que conformisme nécessaire — et il y en avait tant, juif, arabe, gros, que des adjectifs pour tenir à distance l’intoléré autre — le gros meurt en bon phoque pubère sur un trottoir du quinzième arrondissement.
  16. Il crève, l’outre, en tentant à toute perte d’inspirer quelque air encore, et c’est pour cela que la scène exacte de lui suffoquant, qu’il verrait des années plus tard sans s’y attendre en ouverture d’un épisode de série américaine, traitant accessoirement de la mort, ferait naitre un malaise sans fond.
  17. Donc je m’aperçois tout-à-trac que tu me fais marcher, tu me fais faire des marches et des marches jusqu’au repos des morts, et je me dis qu’entre les tombes (mais je me le dis très tard, très avant dans la nuit dans l’été dans l’étant) tu voudrais que j’entende quelque chose du souvenir, du figé de la cendre : tu voudrais me faire des cendres que j’en perdrais le piédestal, je finirais humilité par reconnaître la démesurée chance de t’avoir rencontrée et de faire la balade.
  18. Sur ce tu ferais encore exprès inconsciemment de passer et repasser juste à côté du carré israélite : tu sais qu’on en trouve pas l’entrée, on regarde de loin ces étoiles à six branches et on s’interroge sur notre rapport au sémite, moi je repasse Jona et tous les poètes comme juifs. On pourrait croire que tu souffles cendres sur mes braises. Au passage, je Meschonnise sans pudeur.
  19. Sonner le corps pour rappeler Roland (plus qu’un instant et j’y viens, je passe le col.
  20. Comment faire avec le poème de L. Hejinian, ou plutôt le rêve du poème, le rêve du poème traduit écrit sans regarder, ou en regardant dedans, avec le mind’s eye qui n’avait jamais été mon fort. Avant que j’analyse. Le poème tout tissé de moi mais qui me dépasse, qui se prétend devant moi indépassable, le poème tout dégueulasse de la substance de mes souvenirs qui me pourrit l’ambition