Formuler une hypothèse : je conduis.

J’aurais pu conduire des recherches, ou des travaux, voire des entretiens, ou des interrogatoires. On peut conduire des tas de choses : un programme d’alphabétisation, une campagne de vaccination, ou même le courant. On peut être un corps conducteur. Il suffit d’un contact entre une phase et un autre corps, un autre corps qui ferait contact avec le sol, qui fermerait le circuit, et le courant passe. De la phase à la terre, dans un seul sens. Oui, j’aurais pu conduire le courant.

Je l’ai fait, d’ailleurs, enfant, quand je cherchais à tâtons mon chemin dans la maison où je vivais avec ma mère. Dans un demi-sommeil, j’ai traversé le couloir qui menait à la cuisine et j’ai tendu la main, avec le même geste automatique que nous ferions tous, à diverses heures du jour, pour allumer la lumière, pour faire descendre un peu de clarté depuis le plafond, instantanément — car c’était encore le temps des lampes instantanées, avant celles qui tout d’abord s’éveillent, semblent s’extirper à leur tour de quelque léthargie, pour donner une vague lueur, une lueur paresseuse, avant de lentement chauffer ; c’était le temps où tout interrupteur pouvait chasser l’obscurité au son même d’un claquement plastique — et j’ai reçu une formidable décharge dans le bras qui m’a jeté à terre. Rien de ce que j’ai pu ressentir avant ou après cela ne garde chez moi la même vigueur terrifiante que l’impact électrique dans mon bras gauche, et la course nerveuse du fouet jusqu’au cœur, et l’impossibilité, pantelant sur le carrelage froid, le souffle coupé, de comprendre pendant un temps trop long ce qui avait bien pu se passer. Recroquevillé sur moi-même, laissant entendre un mugissement plaintif que personne n’entendra, je restai prostré sous la surprise et la violence. Dans le temps de la chute et les moments d’effroi, il est probable que mon corps ait accompli ce pourquoi je m’étais levé cette nuit-là : j’avais uriné abondamment. À la peur brute qui refusait de me quitter, crucifié au sol par cette lumière responsable de mon état, s’ajoutait l’évident sentiment de honte que chacun doit ressentir en pareille circonstance. Quand je rappelle le souvenir de ce pyjama humide et chaud, que je convoque ce qui peut rester en moi des pensées qui furent les miennes à ce moment-là, il me revient l’autre moment de souillure, celui qui fonde l’idée même de honte à faire sur soi. Encore plus jeune, en cours préparatoire, j’avais, par crainte de la règle impérieuse qui nous interdisait de quitter la classe en-dehors des récréations, tu ma nécessité impérieuse et pleuré à l’approche de son dénouement inéluctable. Mais le sentiment de honte n’est pas né de l’expérience humide en elle-même ; plutôt de la réaction outrée de mon institutrice lorsqu’elle m’affirma m’avoir autorisé à sortir. Je la revois rejetant toute cette faute sur moi. Est-ce qu’elle ne pouvait pas penser combien il eut été plus facile de m’alléger de cette honte, de ne pas ajouter au malaise de l’énurésie diurne la totale responsabilité de l’enfant qui n’a pas su entendre, écouter le maître ? J’étais, à l’instant de ma déchéance, renvoyé à ma faute et à ma faute seule. Et le sentiment de la honte pousse à partir de cette racine infecte, du germe même de la faute, à savoir celui qui en est coupable. Si mon corps ce jour-là m’échappait totalement, visiblement, en soulignant devant tous l’origine de cette infamie, elle m’enseigna la honte — car j’aurais pu faire autrement. Dans la cuisine, cependant, des années après, je n’avais pas de honte. Personne ne me voyait, et je n’étais pas coupable. Le lendemain, avec d’infinies précautions et sous la supervision intriguée de ma mère, j’ai entrepris pour la première fois le démontage d’un interrupteur. Un des fils était bien entendu en contact avec la vis de fixation. [je lis : un des fils touchait le vice] Plus jamais je n’ai conduit un courant semblable dans mon corps. Cependant quelque chose a demeuré, que je sens encore à l’instant de franchir une porte, de tourner au coin d’un corridor la nuit. Quelque chose comme une méfiance sourde, comme un feulement de danger un peu trop faible pour que l’oreille le saisisse. Le murmure du danger qui rôde dans toute cuisine.