Parallélépipèdes

Tout ce qui s’avance à présent s’inscrit en droite ligne et se niche dans un angle qui peut être droit, dans les limites admises de sa corporation — 88,7° à 91,03° avec tolérance de mesure pondérée par l’hygrométrie. 

De la verticalité double, gémellaire, la combinaison des deux blocs qui étaient en fait quatre, mais dont on ne voyait qu’une seule paire depuis le jardin où la mère s’essuyait le front d’un geste machinal, au revers de ses gants épais, ces gants rugueux en latex galvanisé vert, il ne peut subsister que l’essentiel de la vue sur toute la baie, dont la tour à venir se tient derrière celles qui se dressent déjà, chacune rehaussée à l’ironie d’une longue bande verticale de vingt étages : primarité des couleurs, intervalles, fenestrons noirs.

Celle qui vient n’a pas de communauté avec celles qui sont ; celle qui vient s’élance et agresse depuis la disjonction de la passerelle routière. Celle qui s’annonce se fait parer de verre conventionnel nuancé de vert ; les autres n’ont aucune courbe où attraper la lumière. Elles ne réfléchissent en rien. La parure, elle, laisse tout voir avec négligence et délibérément. Le béton n’autorise pas. Le verre trahit sciemment.

L’utilité des gants est de prévenir la pénétration sous l’épiderme des épines de pyracantha ; en dépit de leur épaisseur, ils n’y parviennent pas toujours. Les billes rouges du buisson ardent constituent des grappes de fruits intrigants, utilisés à répétition dans les conflits d’enfant et les expériences buccales. Rien n’y est comestible. Le nom lui-même rebute. La trace laissée au front de la mère par le revers du gant est invariablement grisâtre.

L’espace entre deux cordes à linge peut être saisi, trois tranches d’air saisies par des pinces plus volontiers de bois. Corde à linge s’impose dans une utilisation non-critique : aucune corde, aucune fibre, seulement plus de deux mètres de fil de fer ; fer lui-même est inapproprié. Acier est probable, quoiqu’insuffisamment ductile.

A chaque extrémité supportant, un T majuscule à cornières en dedans dont une fraction remarquable écaillée s’enrouille. Trois perçages réguliers dans six millimètres d’acier, crochets en esse et tenseurs à clé du filin. A la base des portants deux renforts de biais épaulent le mat principal cylindrique. Ça sèche.

Février se manifeste aussi par la rigidité matinale des vêtements négligés.

Les couleurs déjà subies de machine, cycle après cycle, dans la gangue de givre prennent une valeur pastel.

Jean pastel, noir pastel. Les chaussettes forment les dessins naïfs de V amollis, oiseaux ardoise minimaux, sans corps, tombés de ciels griffonnés.

L’écart entre les fenêtres de la buanderie, quand elles sont ouvertes et qu’elles oscillent un peu, n’est ni régulier ni dense ; il exprime un caprice. La pièce principale est totalement parallélépipédique et s’emboîte avec d’autres volumes de la même catégorie, de la même intensité géométrique.

Les découpes qui laissent passage au corps, permanent ou obstrué ; l’obstruction baille, trahit la fenêtre au-delà laissée ouverte. Plus tard dans l’année, ça claque. De la serrure tombe souvent une clé ; le pêne se fausse.

Des hommes récemment adultes, incertains, effrayés, y poussent des demi-cris en manipulant des manettes de jeu. L’alcool qu’ils consomment est sans ambition.

Leurs amours inexistantes tâchent de leurs étreintes les canapés de fluides qui se répandent jusque dans la bourre laissée apparente par les accrocs. Parmi les motifs floraux certains ne se distinguent plus, grisés, râpeux. Les tournesols ne sont pas arlésiens, mais vulgaires, quoique suédois.

Plus tard avec la chaleur le rapport à la nuit change, quelques hommes s’y aventurent en marchant sur le toit bitumé. Ils fument et regardent, intensément chacun, intensément le viaduc qui s’enfonce en courbe pour inciser la colline dite des Borels.

De son noir le bitume peut parfois accueillir la semelle des baskets en creux, en épouse ; de son noir le bitume recueille de l’ensoleillement et traduit en chaleur, en mollesse. Le soir il durcit un peu, sauf avec le juillet qui cesse toute fraîcheur pendant des semaines.

Couleurs et formes diverses s’inscrivent dans un même rectangle pendant plusieurs heures.

La nourriture peut parfois être circulaire et circonscrite à des carrés dont les angles ont été coupés. La nourriture peut parfois être tiède. La nourriture vient à manquer alors qu’il fait déjà nuit depuis longtemps. On se croise au moment d’imbiber d’huile des morceaux de pain tronconiques.

L’un des hommes étend sa calvitie sous un autre écran plus petit quoiqu’autant rectangulaire pendant des laps de temps variables. On perd le compte des heures, mais pas des victoires.

Des êtres dénués de corps s’unissent dans des cérémonies inconcevables à des heures universelles : on parle une langue encore à déchiffrer sans véritable syntaxe, sauf conjonction massive.

L’absence de cheveux n’est ni totale ni fortuite, la marque délibérée d’une condition.

L’un des autres veut voir dans la main du chauve sous l’abat-jour frottant les temporaux la redite d’une scène de cinéma.

L’un des hommes s’interroge dans le même moment sur le lustre de la peau du crâne, celle qu’il contemple et la sienne, propre, qu’il n’a jamais exposée.

L’un des hommes désire poser sa main à la place de la main autre, mais il ne le fait pas.