Entre mer amérine et fraîcheur puisée

Sable chaud et chemins poudreux
Je faisais selle commune
Avec Phébus le cocher bicycliste
Sur des allées terreuses d’ombre pinière sèche
Tressautant sur terre et pierre
Corps assoiffés
D’un petit mascaret
D’une victoire ailée
Jusqu’au lieu où l’horizon enserre
Le mirage d’un jour poignant à l’est

L’apogée consumée nous rebrousse-voyagions
Via l’immobile chaleur et myriade d’insectes bruissant
Vers le toucher membraneux
Sur la peau de la peau de concombre
Sur les lèvres des pastèques tranchées

Le toucher embu des souvenîles
S’étendant comme ombres surannées
Des déesses
Qui plongeaient profond leurs baquets
Dans l’eau fraîche du puits
Corps restant tempérés
Et mânes immaculés
Ou sur l’écume aller vers les lointains
S’emparer de rêves porcelaine bois de rose et teck
Boire l’Evian souvenance des sources insulaires

Des déesses figées comme stafluettes
Les Aphrodites du Trikomo au Louvre
Et les revenants diaphanes
Que je choéphore aujourd’hui
Avec des poignées de raisins amandes sésame
Et graines de grenade

(traduction de Stephanos Stephanides, Between Sweet Well Water and Salty Sea)

Boîte à gâteaux

Pour décrire la porte, la rue, les jardinières terreuses et carrées qui cerclent nos platanes, les mêmes sur le trottoir que dans les cours d’école bitumées où l’on troquait billes à soldats, où l’on mangeait boue glaises coincées sous l’ongle en dégommant calot, il est à la peine : il tire sa langue à la ligne, il pêche ce qui veut bien se laisser souvenir. De l’épars. Pas d’escalier, pourtant, juste en manière de seuil une marche qu’un enfant même n’aurait pu trébucher, une marche de vieille, pour genoux foutus. La marche que j’ai pu franchir, si je savais déjà marcher : un seuil, des arbres et une couche de poussière pour faire bon ménage.

La lumière a dû s’arrêter là-dedans, pour autant que je puisse en juger, s’arrêter de flotter depuis les pierres taillées par les deux frères venus d’Italie, la traîne de calcaire qui accompagnait leur retour chaque soir pour s’en aller coller aux vitres. De la poussière de craie mâchée. Les pierres ont lâché dans le tunnel à bateaux qu’ils faisaient fourmis à construire, celles qu’ils avaient taillées, trop vite ? mal ajustées ? pour les ensevelir dans le noir saumâtre. On ne sait rien des corps, des funérailles, des chagrins : on sait la pension pendant des années, jusqu’au million. On sait, j’ai vu, les yeux briller à l’entendre magot.

 

Tout à la vieille.

 

Cette dame un peu grosse qui me regarde, curieuse derrière des lunettes à monture trop épaisse, curieuse de me voir pour la première fois (mais déjà je marche, déjà je parle). Elle est coincée avec sa lumière d’avant et sa poussière de frère et ses cendres dans la boîte, après le seuil, coincée depuis plus avant que je me souviens. Même plus avant que mon père se souvient, mon père qui ne me tient pas la main sous l’œil de la grosse dame, parce que ce n’est pas un geste de mon père, mon père qui avec mains mêmes allait chercher l’eau à la fontaine du coin.

La peau de la grosse dame est très sombre et ses cheveux très noirs, ceux de mon père, noirs aussi en allant à la fontaine, quand il s’enfuyait ici pour aller nourrir des poules.

Si je demande, un jour on me dira qu’elle est presque vieille du siècle. Qu’est-ce qui l’a gardée là, ce grand bonhomme tout en blanc tout en sourire immense immense immense, tellement polonais qu’il en mange la lumière. Parce que cent ans quand même, et avant Mussolini.

Avant sûrement que j’apprenne à écrire et que je vienne me la raconter en souvenirs, qui doivent donc être de la main de mon père, la grosse dame me parle en enrobant tout d’un accent d’immigré de toujours, un accent trop épais pour que je le comprenne. Mais je sais le nom des gâteaux dans la boîte et je connais la boîte. Mon père n’a rien dit, ce n’est pas paroles mon père, pas noms propres, que communs.

J’ai dû mâcher longtemps.