Mon très cher frère

Mon très cher frère 1, je m’interroge sur les raisons qui te font faire ce que tu fais, sur les raisons que tu peux avoir de poursuivre tes projets actuels. Je veux dire : les motivations, mais je ne m’y résous jamais, d’une part parce que je ne sais plus me résoudre depuis que j’ai cessé de me prendre pour un inconnu, et d’autre part parce que je respecte ta performance quotidienne qui consiste à laisser entendre que rien n’est motivé 2. Passé avec une étonnante facilité du côté déterminé, dans l’espace du connu, je me rassure d’amour, car l’amour du savoir naît de la façon dont la vérité nous atteint 3. A cette place précise, qu’il me reste encore à déterminer, je ne ressens aucune acrimonie. Qu’on comprenne bien : j’en déteste ; encore heureux. Mais je n’en provoque aucun. Toute l’énergie consumée dans les soleils de titillement qui peuplent les espaces vides ne peut me faire de chaleur 4.

J’aurais pu t’écrire un sort, te cracher du sortilège, t’envoyer du venin de mots pour paralyser ta pensée. Avec moins de mille mots je fais un manifeste qui reste dans la gorge de ceux dont la panse est grasse. Seulement, tu n’es pas assez épais pour t’étouffer de hargne, pour l’apoplexie graisseuse. D’autres morts doivent t’attendre, d’autres extinctions sûrement que je ne veux pas penser. Sentir des cendres, peser des temps.

  1. Je cite, mais tu ne le sais pas. Personne ne le sait, d’ailleurs. Je cite presque X. Person, dont j’aime l’initiale et parfois le ton, et qui sait bien ruser avec la nécessité. Regarde, tout motif est métonymie.
  2. Bien entendu, cela mériterait une petite incise, et je devrais en toute logique consacrer les quelques lignes qui suivent à la question. Mais je ne te ferai pas l’affront supplémentaire de la logique, et puis après tout ce n’est pas à moi de lever le voile sur les motivations de actes. On m’a assez fait parler ; maintenant, c’est la police ou le psy.
  3. Là, bien entendu encore, je cite, et personne ne le sait, même si d’aucuns le suspectent. Il n’est pas donné à n’importe qui d’être suspect, n’est-ce pas ? Certains, même, je veux le croire, cultivent leur suspiciabilité au quotidien. Que peut la fausse barbe fasse à la vraie ?
  4. Ici je ne cite rien, et pourtant j’aurais préféré le faire. Je dis, avec l’aplomb de la cécité avant-dernière : cette phrase n’a jamais été écrite.

Rêve des écrivains

Je suis à la terrasse d’un café, dans un endroit étroit et ancien. De l’autre côté de la table se trouve Milan Kundera, très vieux, qui porte lunettes noires, barbe ; il est très bien habillé et possède une canne. Il me dit qu’il vient tout juste de finir son manuscrit et qu’il va en faire les premières copies. Comme je suis là, il me propose d’en être le tout premier lecteur. Je prends le paquet de feuilles, et je pars dans les ruelles.

La ville ressemble à Venise, toute en ruelles, arches, passages. Tout est assez lent. Je rencontre Umberto Eco, qui est accoutré de la même façon que Kundera. Il n’a pas de chapeau. Il me dit que lui aussi vient de finir son manuscrit, et me propose de le traduire. J’en suis émerveillé, jusqu’à ce que je comprenne que le texte est en italien. Déçu, je lui propose de venir avec moi rencontrer Kundera. Nous marchons dans les mêmes rues et nous revenons à la terrasse du café. Kundera et Eco sont un peu gênés ; je ne sais pas s’ils se sont déjà rencontrés.

Note sur miroir (au rouge à lèvres, s’il le faut)

En vrai, que fait Narcisse ? Il se mire. Dans la marre. Histoire de reflet, de faux-semblant, de je m’aime toi aussi, histoire de se trouver si belle en ce miroir. On pense presque Narcisse voisin de chambre de la sorcière, l’in-femme de la chambre d’à-côté, qui se mire à longueur d’écran pour mieux se confirmer. Sauf que.

Lui, sa pomme, il ne la dévore peut-être pas jusqu’au trognon (même s’il est mignon) : faut penser un instant à Narcisse pensant, cherchant à penser, perdu dans ses pensées qu’il veut mettre en dehors de lui. Prendre une pause avec tout ce qui gigote dedans. L’agité du bocal veut ouvrir le couvercle, s’épancher. Problème : quelle forme pour étaler ce qui se pense ?

Les miroirs auxquels il confie des soupirs, il lance des œillades, sont les mêmes pour tous. Le miroir s’unifie comme mode de réflexion. Il s’étale, il s’affale. Du coup, la pensée, comme image possiblement saisie, semble se produire toujours sur la surface. Polie, s’entend.

Une autre idée

interjette le récitant pour rompre le fil (histoire de rester dans le labyrinthe, de caresser du Minotaure, plutôt que d’émerger à la lumière, en gloire, avec dans les mains le trophée sanglant du devoir accompli—de le brandir haut et fort). Faire galerie, donc, creuser, tauper, marauder dans l’obscur. Proposition : Narcisse n’est que soif quand il se penche. Il est soif de ce qui ne fait qu’altérer, l’autre produit comme pensée, un instant avant de dés-altérer. Il n’a pas le choix du pensable sinon dans le reflet de l’onde. Reflux.

Le valable dit comme objectif (faire la mise au point, la netteté, le focus comme fo-cul) difficile couleuvre à avaler. Change de peau, d’angle, reste la possible mue. Mais alors en dessapant ton derme tu as le risque de te voir chair, et miroir sur chair, froid sur viande, ça sent mort et tu flippes. Logique. Donc tu regardes pas corps, tu déshabilles de dos et renippée tu reluques. Toujours dans l’isoloir tu fais ton choix, dans la cabane de dessillage tu préfères pas rentrer, ou alors les yeux toujours cousus comme le faucon en cours de dressage. Tu prétends à l’objectif parce qu’il ne te laisse pas le choix, tu le tiens dans tes serres toi l’oiseau de croix sinon tu tombes.

Le miroir t’abîme, c’est à ça qu’on le reconnaît.

Formuler une hypothèse : je conduis.

J’aurais pu conduire des recherches, ou des travaux, voire des entretiens, ou des interrogatoires. On peut conduire des tas de choses : un programme d’alphabétisation, une campagne de vaccination, ou même le courant. On peut être un corps conducteur. Il suffit d’un contact entre une phase et un autre corps, un autre corps qui ferait contact avec le sol, qui fermerait le circuit, et le courant passe. De la phase à la terre, dans un seul sens. Oui, j’aurais pu conduire le courant.

Je l’ai fait, d’ailleurs, enfant, quand je cherchais à tâtons mon chemin dans la maison où je vivais avec ma mère. Dans un demi-sommeil, j’ai traversé le couloir qui menait à la cuisine et j’ai tendu la main, avec le même geste automatique que nous ferions tous, à diverses heures du jour, pour allumer la lumière, pour faire descendre un peu de clarté depuis le plafond, instantanément — car c’était encore le temps des lampes instantanées, avant celles qui tout d’abord s’éveillent, semblent s’extirper à leur tour de quelque léthargie, pour donner une vague lueur, une lueur paresseuse, avant de lentement chauffer ; c’était le temps où tout interrupteur pouvait chasser l’obscurité au son même d’un claquement plastique — et j’ai reçu une formidable décharge dans le bras qui m’a jeté à terre. Rien de ce que j’ai pu ressentir avant ou après cela ne garde chez moi la même vigueur terrifiante que l’impact électrique dans mon bras gauche, et la course nerveuse du fouet jusqu’au cœur, et l’impossibilité, pantelant sur le carrelage froid, le souffle coupé, de comprendre pendant un temps trop long ce qui avait bien pu se passer. Recroquevillé sur moi-même, laissant entendre un mugissement plaintif que personne n’entendra, je restai prostré sous la surprise et la violence. Dans le temps de la chute et les moments d’effroi, il est probable que mon corps ait accompli ce pourquoi je m’étais levé cette nuit-là : j’avais uriné abondamment. À la peur brute qui refusait de me quitter, crucifié au sol par cette lumière responsable de mon état, s’ajoutait l’évident sentiment de honte que chacun doit ressentir en pareille circonstance. Quand je rappelle le souvenir de ce pyjama humide et chaud, que je convoque ce qui peut rester en moi des pensées qui furent les miennes à ce moment-là, il me revient l’autre moment de souillure, celui qui fonde l’idée même de honte à faire sur soi. Encore plus jeune, en cours préparatoire, j’avais, par crainte de la règle impérieuse qui nous interdisait de quitter la classe en-dehors des récréations, tu ma nécessité impérieuse et pleuré à l’approche de son dénouement inéluctable. Mais le sentiment de honte n’est pas né de l’expérience humide en elle-même ; plutôt de la réaction outrée de mon institutrice lorsqu’elle m’affirma m’avoir autorisé à sortir. Je la revois rejetant toute cette faute sur moi. Est-ce qu’elle ne pouvait pas penser combien il eut été plus facile de m’alléger de cette honte, de ne pas ajouter au malaise de l’énurésie diurne la totale responsabilité de l’enfant qui n’a pas su entendre, écouter le maître ? J’étais, à l’instant de ma déchéance, renvoyé à ma faute et à ma faute seule. Et le sentiment de la honte pousse à partir de cette racine infecte, du germe même de la faute, à savoir celui qui en est coupable. Si mon corps ce jour-là m’échappait totalement, visiblement, en soulignant devant tous l’origine de cette infamie, elle m’enseigna la honte — car j’aurais pu faire autrement. Dans la cuisine, cependant, des années après, je n’avais pas de honte. Personne ne me voyait, et je n’étais pas coupable. Le lendemain, avec d’infinies précautions et sous la supervision intriguée de ma mère, j’ai entrepris pour la première fois le démontage d’un interrupteur. Un des fils était bien entendu en contact avec la vis de fixation. [je lis : un des fils touchait le vice] Plus jamais je n’ai conduit un courant semblable dans mon corps. Cependant quelque chose a demeuré, que je sens encore à l’instant de franchir une porte, de tourner au coin d’un corridor la nuit. Quelque chose comme une méfiance sourde, comme un feulement de danger un peu trop faible pour que l’oreille le saisisse. Le murmure du danger qui rôde dans toute cuisine.

Cabinet d’amateurs

Longtemps, je me suis couché sur le papier. Littéralement : pour avoir été tabellion, ascendant poussif, avec quelque chose dans le sang sûrement, dans la moelle, qui ne sera levé qu’à l’autopsie, je me repens. Mais je ne réclame pas la dissection, ni à cri, ni à corps. De ce corps, je défends. L’écrit seul, quelle farce. Gratter, gratter, incessamment, pour faire puruler. A force de se sanctifier le parchemin, à force de se toucher et retoucher le palimpseste avec moins que rien de modestie, le doigt dans l’œil de l’histoire de l’autre, la main montée au front de Bataille, on finit par passer et repasser, que je t’étale et je te platàtarte de la mélancolie tautologique. On enduit, on plâtre, on crépit : le mur jamais moins épais. Jamais on crépite. Pas la moindre étincelle dans les pages et les pages entassées.

Puis vient l’heure de la bonne flambée. Consumimur igni.

Heureusement les chemins se croisent ailleurs qu’entre Delphes et Daulie : vient l’heure de liquider le laïus assommant. Les aléas, qui sont des méandres mal intentionnés, m’ont fait rencontrer des accoucheuses, des femmes intermèdes. Elles m’ont rappelé à la lumière du pluriel, et l’illusion singulière. On n’est jamais moins seul que quand on écrit. Certaines m’ont fait décliner, mon latin, que je perdais, et d’autres encore m’ont fait traduire, en justesse, comme de droit.

Interlude ici : quelques années, quelques enfants, quelques nuages. La même vie, sous la poussière ; la même odeur d’insomnie. On me donne la clé et m’incite à écrire maïeuticien. Quelle blague, Robert. Pourquoi pas matron ? ou bêcheur, tiens.

L’âme hâteuse, binant à longueur de mon sixième étage, je pousse je pousse, je faute aux synthèse mes âmes entées sur des bureaux bancals, j’arrose de toutes les métaphores et tout le wit que j’ai en soute : à cette altitude, presque chaque dissolue goutte dans le système devrait faire ivresse. D’ailleurs, quelle clairvoyance céleste a traversé, une fois n’est pas coutume, l’esprit des distributeurs de salles, quand ils m’ont échu celle-ci ? Depuis les hauteurs olympiennes, j’essaye de ne pas penser au sol. Une fois le train rentré, nous attendons les turbulences. Pour peut-être, un instant, péter la forme.