bulletin

a poem: either weather or war bulletin; broadcasts news from a nearby front; clashes, thunder, sound and fury. Even in its quietest utterance it tells something of a disturbance in language, of a moving of lines, of a tension. A storm, coming. A battle, about to end. There is no way to avoid awe: a real poem exposes you to the bland light of humanity, twists your neck and scalds your eyes with the stark truths its verses howl.
I suppose it may also prove a leaf in a stream of water, and cross one’s field of view for a short lapse of time; then vanish, as all things pass ultimately. But then, I like river pebbles better. They can weigh for ever.

Sub rosa

Le poème, problème épineux ; écharde au coeur du langage.
Non pas la rose, ni son nom.
Qui n’aime pas les ronces, renonce.

Orange

Orange épluchée
Quartiers immenses
Qu’elle avale à ma surprise vraiment
En la voyant
Avec ce sourire incomparé
Avec de la joie comme je n’en ai plus
Elle dévore et savoure
Je sais la paix de ce temps
Regarde ma fille qui mangemonde

Quand

Quand je meurs
sonnez nulle alarme
faites feu
et lumières
et murmures
pour venir nuit
au-delà de la ligne du lointain
comme un point :
qu’un soleil se couche.

Cuillères

La légion des poètes, des milliers, parfois je le sais je les sens qui me gâlent me grattent me guettent à l’appeau qui m’apaisent d’être et dans les nuits écarlates si nos sémaphores font panne si nos bras désespèrent on donnera assaut avec quelque cuillère dépolie nous ferons signe de l’un à l’autre à la lumière de la lune (toujours fait) ou de l’autoroute ou des flammes du bidonville.

Sinon toujours nos dents pour lancer des éclairs perce-ténèbres.

Silence (avant le, MMIII)

Elle a pour nom Silence, et elle, personne ne l’a jamais prononcée.

Elle a marché la nuit aux frontières du monde, suspendue, comme fuyante devant l’instant où le jour va poindre, où l’aube va prendre son nom en se posant au loin. Elle a marché, longtemps, d’abord seule, d’abord les mains dans ses poches, pas même crevées, pas même décousues, non, juste les poings nus serrés, très forts, et elle seule, en transit, presque. D’abord, mais ça c’était avant, avant qu’on puisse dire maintenant, avant, elle a couru, très vite. Pas longtemps, non, juste assez pour que personne ne sache d’où elle était partie, d’où elle s’enfuyait, parce qu’à courir comme ça on est un fuyard, et s’il n’y a pas d’ombres qui courent après elle, c’est peut-être qu’elles se sont épuisées, elle non, elle a couru encore. On aurait pu croire, mais ça c’était avant, avant même qu’on sache qu’elle était seule, qu’elle marchait, la nuit, on aurait pu croire qu’elle ne s’arrêterait pas, ou alors pour tomber, pour s’effondrer, même pas pour reprendre haleine, mais pour mourir, oui, peut-être, rien n’est moins sûr, pour mourir tout à coup sur le chemin, avant qu’il fasse jour. Mais ça c’était avant.

Continuer la lecture de « Silence (avant le, MMIII) »

Sex, Foot, Thunder

[Écriture à gages : commande pour radio. J’exécute. Sex Foot Thunder (fichier son).]

Avant de manger les pissenlits, par la racine, carrée comme leurs pieds bancals, sur le banc relégués, mauvaise division, les joueurs remplaçants rongent leur frein et freinent leurs songes, se défont d’illusions qu’on dirait perdues, prennent l’air et les songes, écoutent les messages des mésanges porteuses de nuées, la pluie, mauvais, l’arbitre, huées, les projos grillés, les mauvais anges font et défont des lacets, se délassent en secret, se réjouissent de ne pas encaisser, de coups, de mauvais coups, de méfaits, les infâmes toujours sur le métier, cent fois fait le méfait, dernière reprise mal raccomodée ; les substituts se procurent autant que faire se peut des sensations de balle, des ballons d’opium, des bouffées de peuple, cris holà hara haro baudets, ballots, des boulets dégommés pour effacer la marque, des gommes et des robes grillées, l’addition est vite faite, marquée, remarquer, noblesse de sang et pas de robe, ni de saillie ni des champs, mauvais rats, gueules en biais, les remplacés sourient, ils l’ont belle la clef, des champs encore avant de rempiler, faire et refaire lacets, collet monté la noblesse sur le champ, de navets, pas d’honneur, le terrain c’est là que gambadent les vrais, onze étalons dont un qui piaffe dans sa stalle, onze pas un regard de biais, pas relégués pourtant relégables, un oeil sur la marque, eux le menton haut, divin marquis démarqués avant de la mettre au fond, coup de collier comme coup de fouet, toute la dialectique béante de la boule puante, de la balle passante, du petit pont aux environs d’Avignon, le pape, en quelle division ?

Avant de calancher, les tacleurs piaffant renaclent et reniflent, parsèment le gazon de luzernes mucus, grimacent à l’envi et désirent alambic, un bon coup de gnôle avant de se faire encore tordre, rincer, essorer, rhétorique du bar, bar, deux fois la syllable du guerrier, l’assaut sur le central, un dernier coup avant que d’être rond, ce rond de cuir qui jamais ne voit un burlingue, patchwork cogné trempé brossé lancé, dans les rets les filets, filous ; hilotes au petit quotient, restes dans l’opération, laissés pour compter, fantassins démobilisés toujours possiblement mobiles, sans raison ni colère, accrochés en grappe mûre sur leur gradin, réservistes ready-made for the gadin, ils ont l’arme au pied, la gachette sensible, se veulent spadassins, assassins à l’agachon.

Mitan. Voilà l’instant où tous se croisent s’échangent se toisent se changent, voilà l’exode limité, les transfuges décampent, on fera transfusion, les doublures se pressent, on convoque banc et arrières, les seigneurs les vassaux les sanguins, les petits barons et les grands capitaines, on choisit à l’encan, l’instant de faire gloire, brûler au front, marquer au fond : on fait le tri, liste des profusions.

Passe un instant, destin semblable, morne horizon, score fautes cris joie rage : le désert, plus tard, plus tard. Les seconds couteaux ruminent et nourissent leur singe.

Les trois sorcières macbethiennes toutes de noir chaussées sifflent brutalement une trille tonnerre ; fin de règne, doux princes.

Notre Mouvement (Éluard)

Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses
Le jour est paresseux mais la nuit est active
Un bol d’air à midi la nuit le filtre et l’use
La nuit ne laisse pas de poussière sur nous

Mais cet écho qui roule tout le long du jour
Cet écho hors du temps d’angoisse ou de caresses
Cet enchaînement brut des mondes insipides
Et des mondes sensibles son soleil est double

Sommes-nous près ou loin de notre conscience
Où sont nos bornes nos racines notre but

Le long plaisir pourtant de nos métamorphoses
Squelettes s’animant dans les murs pourrissants
Les rendez-vous donnés aux formes insensées
À la chair ingénieuse aux aveugles voyants

Les rendez-vous donnés par la face au profil
Par la souffrance à la santé par la lumière
À la forêt par la montagne à la vallée
Par la mine à la fleur par la perle au soleil

Nous sommes corps à corps nous sommes terre à terre
Nous naissons de partout nous sommes sans limites

in Le dur désir de durer, 1946, Œuvres complètes t.II © Gallimard, La Pléiade, p.83

Mille Mo(r)ts — 1

Ainsi, il existe un proverbe grec qui laisse à croire que ce qu’on fait le premier jour de l’année est ce qu’on fera toute l’année. Ce que disent les grecs de l’écriture ne peut jamais être tout à fait écarté. Les héritiers dépenaillés de la plus grande tradition homérique n’ont-ils pas, quelque part au creux d’une ride, à la base d’un cheveu, dans le frémissement de la lèvre à l’instant d’inhaler, quelque survivance troyenne, quelle malice ulyssienne ? J’espère leur poésie immanente, larvée, suintant des pores mêmes de leur langue, pour avoir perdu toute illusion sur leurs individualités. Il me plait de penser que quelque chose l’habite, d’être si ancienne et toujours là, d’avoir pris tant de visages, byzantine, turque, pêcheur et plaisance, armée et armateur, spartiate et cycladique.

Intéressante considération, si seulement la magie automatique d’une telle croyance pouvait infuser mes jours à venir de sa saveur naïve, je ne saurais m’en plaindre. Ici, juste trop de sens matérialiste pour céder à de telles sirènes. Pour autant, c’est avec l’espoir d’une telle habitude, développée sur les ruines de tellement d’échecs, de tant de carnets vides et de pages blanches, de fichiers piteux et de griffonages sans futur que j’entreprends la première entrée de ce journal. Litanie contrainte.

Qu’il soit journal, je m’en moque. L’important de l’exercice, c’est sa régularité rassurante, sa permanence, sa récurrence.

Commencer par des dates, pour s’accrocher dans un temps, pour se cramponner à l’écueil des jours dont passe l’écume, dont trépassent les gens, mes gens ; dire l’hic et le nunc, annoncer, dénoncer à la limite ce qui ne fait plus sens à l’instant même de l’énoncé, car la date qu’est-ce, à tout prendre des chiffres, même pas chiffrée elle se donne, dans toute la banalité triviale d’un jour ; heureusement qu’il est plus de midi, je peux me rejouir qu’au milieu du Pacifique on soit déjà vendredi, ou presque, rendu à la vie sauvage de la ligne de passage du temps. Hier, demain, tout ça, des fadaises, des béquilles ; mais des falaises, aussi, des esquilles, des échardes du temps dans la peau de mes joues, des plis du maintenant sous mes yeux habitués. Vu et revu, le temps, la carcasse, les hommes, le grand spectre d’autan et le vent mauvais, tous les stigmates faciles pour faire chronologie, pour revenir aux grecs, mais les plus anciens, Chronos pris du saturnisme, un passé plombé pour un silence d’or, glouton de marmaille, ingurgiterejetons. Donc le premier de janvier, c’est dit et pas à dire, c’est insignifiant et pourtant ça veut dire, ça s’écrie et c’est bien ce qu’on veut faire, on voudrait s’écrier et relier, écrire et relire, raturer souvent, effacer jamais. La trace du cri sur la neige du temps, l’empreinte du jamais balayé par le dit.

Je me souviens de Maria effrayée par tout et par n’importe quoi, la peur de rien de semblable, même la vibration de la bécane et de ses cent-vingt cinq centimètres cubes, à peine de quoi distribuer quelques lettres et même pas un néant, un destrier de postier sub-urbain, une monture de pape de boulevard, d’empereur des traverses. Je me souviens qu’elle tremblait, surtout à l’instant de s’arrêter, même pas au virage, même pas la chicane ou l’écart ou l’erreur, mais la décélération qui peut-être est le moment vrai du voyage, l’instant où la vitesse se perd, se dilapide, s’évapore, l’instant de la cinétique négative et du retour du temps, pas de la date, pas encore, juste de la seconde, de la minute, et de l’heure bientôt, des heures lourdes comme des ancres dans le temps inversé au moment de couper les gaz, de mettre pied à terre, de toucher à nouveau le rivage, ce n’est pas Ithaque, ça n’a jamais été Ithaque, c’est la rue Cavaignac, c’est la voie du général massacreur, c’est l’accès à la caserne ; elle décélérant comme tous nos deux corps laissant la vitesse filer en dehors de nous, l’énergie de la vitesse transformée en chaleur de plaquette de frein, en bruit strident du métal sur métal sur métal sur route, un soupçon de caoutchouc, de gomme, efface la route, la trace de la vitesse sur la route, je la sens qui s’écrase un peu contre moi comme j’écrase la pédale et tout vibre, un instant, puis tout tremble, plus longtemps, tout tremble au retour du temps et à la mort des gaz, tout tremble depuis les genoux de Maria qui ne sait même pas qu’elle a peur, elle prise tout entière dans le fantasme du temps qui revient, ce temps passionnant qu’elle ne quitte plus. Il n’y a pas de date parce qu’il n’y en a pas besoin. Le moteur est chaud, pas beaucoup, il cliquète. Une infime goutte d’huile souille le bitume d’un vulgaire soleil noir.

Avec les souvenirs on tisse des attrape-rêves, l’important c’est le tissage et non l’attrapage, on attrape jamais rien vraiment, que du brouillard parfois et la grippe, on prend en grippe ces idées-là, noires grises roses troublant, traces diaphanes des désirs assouvis qui laissent à la bouche l’amertume des envies, l’écume des rêves c’est le filet de bave sur le coussin. Prendre les chemins de traversin, revenir au temps foetal, refaire le temps dans monde, dans moi, dans moi l’immonde la trace de temps la carte de tendre l’attente en gare le monde attend je m’égare.

L’atlas de mes deuils a trop de nords.

Mille mots pour mille morts, jauge du présent. Les routes se décroisent et les rimes se défont, le retour du présent est le sommeil d’Ulysse, ou le rite d’Œdipe, le tragique retour, pied à terre, capitulation souhaitable que je me prophétise avec plaisir.

Rien n’est plus déréglable qu’une boussole.

Le sextant, l’astrolabe, les longues-vues que j’use à mes yeux délassés pour chercher un après. Tisser tisser, sur le métier bien sûr on remettra l’ouvrage, pour faire tapisserie et attendre l’Ulysse, dans son sommeil de plomb, sous son soleil de graisse.

Le raccourci m’épuise de ne pas le trouver.

Les conteurs, à zéro. Morne conclusion à l’instant de finir.